Nazis

Y en a-t-il encore?

Tout langage politique est d’emblée polémique.» C’est ce qu’a déclaré le célèbre spécialiste allemand du droit public Carl Schmitt (1888-1985), éminence des ténèbres de son vivant, brillant juriste internationalement reconnu, mais aussi désagréable, opportuniste, antisémite catholique et, à partir de 1933, membre du Parti national-socialiste des travailleurs allemands (NSDAP), donc nazi.

Et si nous appelons à la barre un témoin à charge si partial, c’est uniquement pour clarifier une question qui semble échauffer considérablement les esprits dans les violents débats sans nuance des temps présents. Au fond, existe-t-il encore des nazis? Plus précisément, est-il somme toute justifié, compte tenu des clivages politiques actuels, d’employer le terme «nazi»?

L’utilisation omniprésente et réprobatrice de l’expression «nazi», surtout en Allemagne, sous-tend cette question. Comme mon collègue Erik Ebneter l’a exposé dans notre dernier numéro, nous n’avons probablement jamais été mis aussi souvent en garde contre les nazis et avec autant d’insistance qu’aujourd’hui. Apparemment, les médias et les politiques utilisent ce terme comme allant de soi. Une bonne partie des journalistes allemands semble n’avoir plus d’autre mission majeure que d’empêcher un retour en force des nazis.

Aucune objection à la vigilance ni aux systèmes d’alerte précoce. Et il y a certainement encore des personnes en Allemagne, mais pas uniquement là-bas, des cinglés nostalgiques de l’époque hitlérienne, qui collectionnent les souvenirs du nazisme et qui se repaissent de cette nostalgie maladive. On entend aussi parler de groupes d’extrême droite violents et d’individus qui commettent des attaques à connotation terroriste et des meurtres avec des symboles nazis. Tout cela est répugnant et épouvantable.

D’où l’importance de bien faire la différence. Ces néo-nazis ne sont plus un phénomène politique de masse, mais un problème pour l’appareil sécuritaire et la justice, un défi pour la police. Cela ne diminue en rien le caractère répréhensible de leurs actes et de leurs convictions, mais en relativise leur portée politique. Leurs crimes sont graves, cela ne fait pas l’ombre d’un doute, mais les violences d’extrême gauche au sommet du G-20 à Hambourg étaient aussi graves, peut-être même pires, mais mieux acceptées, car les autorités de Hambourg avaient même autorisé la manif anti-G-20 «Welcome to Hell». Heureusement, l’extrême droite allemande ne pourrait pas compter sur une telle compréhension des autorités.

Les nationaux-socialistes historiques étaient pour la dictature, l’expropriation, la guerre d’agression, l’extermination des juifs et le génocide, la «communauté nationale» homogène, définie «par le sang». Ils étaient en guerre contre la démocratie et l’État de droit, la séparation des pouvoirs et les libertés civiles. Il n’existe aujourd’hui aucun courant politique important en Allemagne et certainement aucun parti au Bundestag qui se rallient à ces traditions, pas même vaguement.

Les anciens nazis revendiquaient une révolution totale. Ils ne voulaient pas se contenter d’éliminer la démocratie parlementaire, mais visaient aussi la transformation intégrale de l’ordre social. Carl Schmitt était au cœur des débats fondamentaux de l’époque sur la forme de gouvernement et la Constitution. Son exemple montre à quel point les conflits internes actuels de l’Allemagne sont en comparaison anodins et à quel point il est faux de les interpréter avec des concepts des années 30.

 

Schmitt a écrit beaucoup d’inepties, mais la phrase citée en exergue est intéressante. «Tout langage politique est d’emblée polémique» voulait dire pour lui que les termes, les positions et les partis politiques doivent être compris à partir de leurs références, de leur situation de conflit concrète, de leur époque.

Comme tout ce qui est mauvais, les nationaux-socialistes ne sont pas tombés du ciel. Ils étaient tout aussi peu un produit incontournable de l’histoire allemande, comme il se murmure parfois. Hitler a gagné du terrain sur fond d’une quadruple crise historique exceptionnelle qui s’est amplifiée avec des conséquences funestes pour l’Allemagne, et pas seulement par sa faute: humiliant traité de Versailles, hyperinflation, contexte de quasi-guerre civile dans le sillage des menaces de révolution mondiale léniniste. Et alors qu’on croyait le pire surmonté, la crise économique mondiale a frappé.

Parler aujourd’hui des nazis à propos de l’Allemagne politique qui compte, c’est ne pas se contenter de minimiser les vrais nationaux-socialistes, c’est aussi ignorer les conditions historiques qui ont conduit à leur ascension et leur large impact temporaire sur les électeurs et les élites allemands, même si ce n’était de loin pas le cas de tous. Il ne faut pas non plus négliger que les nationaux-socialistes sont toujours restés dans leur façon de faire et leur politique criminelle en miroir avec leur frère siamois et ennemi mortel de l’internationale socialiste soviétique qui a mis en œuvre son programme idéologique de manière non moins meurtrière. Sans Lénine, pas d’Hitler.

 

Rien de ce qui a été écrit précédemment ne relativise les crimes d’un côté ou de l’autre. Mais il est peu utile sur le plan analytique d’interpréter les conflits politiques et les problèmes actuels avec des termes qui ont pris leur sens à une époque très différente, révolue et dépassée. Parler aujourd’hui de nazi signifie ne pas avoir compris l’histoire allemande. À moins qu’il ne s’agisse d’éviter une discussion factuelle, par paresse intellectuelle, pour dénigrer à bon compte ceux qui ont des convictions politiques différentes.

«Tout langage politique est d’emblée polémique», l’analyse de Schmitt retombe sur ceux qui, péremptoires, exploitent aujourd’hui la catastrophe de l’histoire allemande au bénéfice de leurs objectifs actuels.

Et mettre constamment en garde contre des dangers qui n’existent plus équivaut à courir le risque de négliger les menaces réelles qui pèsent de nos jours sur la démocratie et l’État de droit en Europe. Il est fort possible que précisément ceux qui pressentent partout des nazis nuisent à la démocratie, car au lieu de réfuter l’opposition démocratique, ils la criminalisent et veulent l’incarcérer.

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