Plus de créativité

Du conflit de voisinage au séisme bancaire.

Disons-le d’emblée, je suis favorable à la place financière suisse. J’ai toujours défendu les grandes banques contre les accusations mensongères et exagérées. L’habitude de nombreux journalistes de dénigrer les banques m’énerve.

Dans aucun autre pays que la Suisse, on pourrait imaginer que l’industrie financière, jadis fierté de la Confédération suisse et, qui plus est, source importante de prospérité, soit calomniée avec un tel masochisme et mise en pièces par ses propres citoyens, politiciens et milieux médiatiques avec un tel enthousiasme apocalyptique.

Bien sûr, les bonnes raisons d’émettre des critiques ne manquent pas, aujourd’hui comme hier, mais le résultat est désormais désastreux. Sous prétexte que quelques gestionnaires ont failli, c’est tout un secteur à qui l’on tient la bride haute. La gauche a triomphé, soutenue par beaucoup de personnes qui ne sont pas de gauche.

De fait, aujourd’hui, ce sont l’État et ses organes de contrôle qui dirigent la place financière suisse. Juristes et responsables de la conformité, bureaucrates et fonctionnaires sont aux manettes. Pas un banquier ne peut se permettre de quitter l’établissement sans avocat. Tout le secteur est prisonnier du carcan tutélaire de l’État.

Et je suis sûr que la récente affaire autour de la grande banque Credit Suisse est de l’eau apportée au moulin de ceux qui n’auront de cesse tant que toutes les banques ne seront pas sous joug total de l’État. C’est ce qui est attristant dans cette nouvelle affaire de défaillance multiple du management. Elle tourne une fois de plus en ridicule une branche dont on pouvait s’enorgueillir. Les bénéficiaires ne sont sans doute pas les bons.

Que s’est-il passé au juste? Sidérés, amusés ou fâchés, essayons de comprendre comment un banal conflit de voisinage entre deux cadres supérieurs a pu dégénérer en un séisme bancaire national au sein de la fameuse grande banque suisse Credit Suisse.

L’élément déclencheur, même s’il n’en était pas la cause, était un différend entre Iqbal Khan, alors directeur de la gestion de fortune internationale de CS, et son directeur général Tidjane Thiam. Le hasard ou le destin avait fait d’eux des voisins dans la belle commune zurichoise d’Herrliberg. Thiam était arrivé le premier. Quelques mois plus tard, Khan s’installait sur la propriété directement adjacente.

Le patron à côté de son meilleur employé, le directeur général à côté de l’étoile montante que les médias donnaient déjà comme potentiel successeur de son voisin, de quoi aussi malmener des esprits moins subtils. Pour Thiam, très intelligent, très ambitieux et très sensible, la proximité était probablement bien trop grande.

On peut dans une certaine mesure le comprendre: la villa de Khan trône comme un chef, légèrement surélevée au-dessus de l’unique petite rue qui permet d’accéder à la propriété de Thiam. Pour rendre visite au directeur du CS, il faut passer devant un mur de béton sous les imposantes fenêtres du salon de Khan.

Pis encore, on a de la propriété de Khan une vue imprenable sur une large partie de celle de Thiam. Pas besoin d’être paranoïaque pour percevoir le vaste bâtiment en brique de Khan, qui ressemble à une forteresse et s’avance jusqu’à la limite de la propriété de Thiam, en quelque sorte intrusif, voire envahissant.

Thiam décida donc avec sa partenaire de récupérer un peu d’intimité en plantant deux arbres. L’installation de cette barrière végétale pour se protéger des regards fut à l’origine de la scène colportée dans le monde entier lors du cocktail du Nouvel An des Thiam à Herrliberg lorsque Khan et le maître de maison eurent une altercation. Apparemment, Khan a pressé la partenaire de Thiam de retirer ces «deux monstruosités», obligeant ce dernier à intervenir pour tenter, en vain, de concilier les points de vue.

 

Mais les arbres n’étaient que l’élément déclencheur, pas la cause. Derrière les querelles de voisinage couvait sans doute une rivalité. Le patron du CS, Thiam, a peut-être parfois perçu Khan, populaire et couronné de succès, comme trop ambitieux, trop pressant, trop résolu. Khan, quant à lui, a été de plus plus enclin à penser que son chef voulait l’empêcher de se réaliser et d’avancer. Nous ne saurons jamais ce qui s’est réellement passé entre eux.

Le président du conseil d’administration, Urs Rohner, était intervenu depuis longtemps dans le conflit. Sans parvenir, lui non plus, à réconcilier les deux parties querelleuses. Khan donna sa démission. Peu de temps après, il annonçait vouloir passer à la concurrence chez UBS. C’est alors que le plus proche collaborateur de Thiam eut l’idée de faire filer Khan, décision désastreuse qui s’est soldée par un fiasco et le suicide tragique d’un détective. Thiam prétend n’en avoir rien su, ce qu’attestent les enquêtes, mais ce que personne ne croit à la banque.

Finalement, on voit que les managers ne sont que des êtres humains, ce qui n’est pas une trop mauvaise nouvelle. Même les millionnaires dirigeants d’entreprise rondement payés n’échappent pas aux bassesses de la nature humaine. D’un autre côté, il est très dérangeant de constater que trois dirigeants, sans conteste brillants et intelligents, ne parviennent pas à régler à l’amiable un différend. Quiconque veut diriger un grand groupe devrait être capable résoudre un conflit entre voisins. La direction de CS ne s’est pas montrée à la hauteur dans la gestion de cette crise.

L’affaire est surtout embarrassante pour toutes les parties concernées. Espérons qu’elle ne présage pas de problèmes plus profonds au CS. Vu de l’extérieur, on a l’impression que la relation entre le président et le directeur général n’est plus si harmonieuse. Peut-être n’est-ce qu’une illusion d’optique. Il est grand temps que les grandes banques suisses ne fassent plus la une des journaux à cause d’amendes de plusieurs milliards ou de querelles internes, mais, comme autrefois, à cause de leur succès et de leur créativité entrepreneuriale.

 

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