Lauber, Höcke

Ministère public de la Confédération. Le prince des ténèbres de l’Est.

Faut-il réélire le procureur général de la Confédération Michael Lauber? Telle est la question qui se pose désormais. Le svelte Soleurois est dans le collimateur. De nombreux partis, la plupart à gauche, sont dressés contre lui. On lui reproche, à juste titre, de ne pas s’être conformé aux règles de procédure dans l’affaire délicate de la fédération internationale du football (FIFA). Il manquerait des procès-verbaux. Ce n’est pas normal. Néanmoins, il est totalement exagéré de vouloir pour cette raison se débarrasser de Lauber. Comparé à d’anciens procureurs généraux, son mandat s’est déroulé pratiquement sans scandale. Ses manquements sont des bagatelles par rapport aux époques où le Ministère public de la Confédération était un nid d’intrigues et de manœuvres politiques. Quoi que l’on reproche à Lauber, il n’a certainement pas fait moins bien que certains de ses prédécesseurs restés en poste et couverts par les mêmes personnes qui exigent aujourd’hui son départ. Quoi qu’il en soit, le MPC reste une institution problématique, un corps étranger dans le système judiciaire fédéral, un organe superflu à Berne, greffé sur les autorités cantonales de poursuite pénale. Néanmoins, Lauber devrait rester.

Sous le couvert d’une interview d’un journaliste de la ZDF, un piège tendu au très controversé membre de l’AfD Björn Höcke, actuelle tête de liste de son parti en Thuringe, a donné beaucoup de grain à moudre. Höcke est largement considéré comme une figure repoussoir, car il glisse sans arrêt dans ses discours des allusions ambiguës à des époques inquiétantes de l’histoire allemande. À une occasion, il a appelé de manière ambivalente le Mémorial de l’Holocauste à Berlin le «monument de la honte». Dans ses discours, l’adjectif «millénaire», au sombre retentissement, revient fréquemment, adjectif qui donne froid dans le dos à tous les Allemands qui ont déjà entendu parler de Hitler.

Je n’ai absolument pas idée de ce que Höcke recherche avec de telles provocations. Gardons aussi à l’esprit que le vocabulaire du patriotisme allemand est devenu hautement délétère après la dernière guerre mondiale. Ce qui passe sans problème avec un Britannique ou un Américain fait rapidement résonner en allemand le pas de l’oie ou le fracas d’une division blindée. L’un des plus tristes héritages de la dictature hitlérienne ne réside pas seulement dans le fait que le «Führer» a réduit son pays et la moitié de la planète en cendres. Pire encore, les nazis ont durablement pollué des traditions et des termes allemands jusque-là non connotés tels que «famille», «autoroute» ou «nation». Hitler était aussi végétarien, cela ne fait pas pour autant aujourd’hui systématiquement de chaque végétarien un nazi.

Par conséquent, la réaction des médias presque reconnaissants à un provocateur comme Höcke lorsqu’il ouvre la boîte de Pandore allemande est quasiment prévisible. Le patron thuringien de l’AfD est maître de l’art de lancer des grenades verbales pour ensuite généralement se retrancher derrière l’air innocent de l’intellectuel surpris d’avoir été mal compris. En se dissimulant intentionnellement dans le flou de ses propos ambigus, cet ex-professeur éloquent attire les foudres sur lui. S’il énonçait clairement ce qu’il veut et ce qui lui importe, une partie de l’aura diabolique de Höcke, auxquels les médias allemands sont accros avec un plaisir évident, s’évaporerait probablement. Car il n’y a rien de tel pour promouvoir la réputation d’un journaliste allemand que de démasquer des nazis 74 ans après la fin du régime nazi, même si le concept journalistique de nazi a désormais plus à voir avec le journalisme actuel qu’avec le national-socialisme historique.

Ce qui nous ramène au piège de la ZDF précédemment mentionné. Un journaliste de la chaîne a eu l’idée amusante d’entraîner sur un terrain glissant le provocateur de l’AfD avec des citations de Hitler. Poussant le bouchon, le journaliste a demandé à des collègues du parti de Höcke si certaines citations étaient de Hitler ou de Höcke, ce qu’ils ne pouvaient évidemment pas savoir, les citations étant, certes, pathétiques et embrouillées, mais tout à fait anodines. L’idée était donc de prouver aux téléspectateurs qu’il était en quelque sorte difficile de faire la différence entre Höcke et Hitler. Höcke s’est senti offensé par cette façon de faire, ce qui a mis fin à l’entretien. Le politicien a également déclaré qu’il ne donnerait plus jamais d’interview à ce journaliste de la ZDF. Dans les médias de gauche allemands très remontés, cette réaction a été montée en épingle comme une «menace», comme si Höcke avait lancé une attaque de drones ou déployé l’armée contre cette chaîne de télévision.

Tout cela est assez embarrassant. Embarrassant parce que Höcke n’a pas tout simplement balayé d’un revers de main le procès d’intention en hitlérisme et n’a pas saisi l’occasion pour faire passer ses propres messages ou pour attaquer le journaliste inquisiteur de la ZDF qui s’est ridiculisé avec ses citations. Même le plus grand opposant de Höcke en Allemagne admettra que l’ambigu politicien de Thuringe n’est malgré tout pas un second Hitler, quant à lui, bel et bien responsable d’une guerre d’extermination et d’un génocide, ce que l’on ne peut pas reprocher à Höcke.

Embarrassant aussi, cet éternel stratagème, faisant fi de l’histoire, de nombreux médias et institutions publiques allemandes qui mettent l’AfD sur le même plan que les vrais nationaux-socialistes. Cette technique diffamante, qui réfute toute argumentation, employée à l’encontre d’un parti d’opposition élu, respectueux de la Constitution, montre clairement que l’Allemagne est encore une jeune démocratie qui a du mal à accepter des opinions divergentes et des courants d’opposition qui perturbent la grand-messe politique à Berlin. L’Allemagne n’a connu la démocratie avec des interruptions que depuis 1918, tandis que la Suisse, par exemple, a derrière elle des siècles de traditions démocratiques.

Mais surtout, brandir les accusations de nazisme ne sert à rien. Les commentaires sur les forums en ligne qui ont fait suite à l'attaque de la ZDF montre que la sympathie va clairement à Höcke. Et ce, bien que le soi-disant prince des ténèbres de l’Est n’ait une fois de plus pas pu présenter ses positions. Résultat, les téléspectateurs intéressés ne savent malheureusement toujours pas ce que veut vraiment cet homme qui tient les médias allemands en état d’alerte comme nul autre.

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Alex Baur, Redaktor

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