La Suisse à contre-courant

Sans la Suisse, pas de Weltwoche. Sans Weltwoche, pas de Suisse?

Plus de 300 invités se sont réunis lors de la traditionnelle fête d’été de la Weltwoche la semaine dernière dans le beau restaurant «Terrasse» de Rudi Bindella. C’est toujours l’occasion de remercier nos clients, amis et collaborateurs ainsi que d’honorer une grande tradition de notre journal.

La Weltwoche a vu le jour voilà presque 86 ans à Zurich. 1933 fut une année de folie, jalonnée d’événements lourds de conséquences. En Allemagne, les nationaux-socialistes venaient de prendre le pouvoir. La République de Weimar avait été enterrée dans la violence.

Une crise économique effroyable avait plongé des millions de personnes dans la misère. L’Europe était une coulée de lave bouillonnante. À l’Est, les communistes menaçaient de propager la révolution. Les démocraties occidentales encore jeunes doutaient profondément d’elles-mêmes. La démocratie et le libéralisme existeraient-ils encore dans quelques années?

Tout vacillait ou s’effondrait. Le règlement de paix mal conçu de Versailles ne tenait plus. C’était une époque de polarisation extrême. Les opinions étaient clivées, l’espace public pétrifié en ordre de bataille. Il n’y avait apparemment qu’une seule alternative: la gauche ou la droite, le communisme ou la dictature. La Weltwoche est née dans ce paysage de tranchées politiques.

Dès son lancement, la Weltwoche a voulu sortir de ce climat de surchauffe figé dans le refus de discuter. Plus les lignes de conflit se durcissaient, plus la Weltwoche passait outre avec agilité. Le journal était, pour ainsi dire, à contre-courant de l’esprit du temps qui exigeait de prendre des positions absolues contraignantes. Son originalité résidait dans le fait de prendre fréquemment la liberté d’appréhender les choses en dehors des chemins battus.

Il va sans dire qu’un phénomène comme la Weltwoche ne pouvait voir le jour qu’en Suisse. Dans aucun autre pays, ce journal à contre-courant, sans cesse en contrepoint des opinions majoritaires et des consensus apparemment incontestables n’aurait été pensable. La Suisse est la démocratie la plus ancienne, la plus profonde et la plus authentique d’Europe dont l’ADN est, pour ainsi dire, la diversité des opinions. La Weltwoche en a fait son programme.

La Weltwoche à contre-courant. La formule reprend le célèbre titre «La Suisse à contre-courant» de Herbert Lüthy. Pour l’historien bâlois, au départ, de gauche qui intégra ensuite l’EPF et renonça à son titre de docteur honoris causa de l’Université de Genève lorsqu’un certain Jean Ziegler y obtint une chaire, la Suisse était la preuve vivante qu’il peut y avoir au cœur de l’Europe un pays dont les habitants se gouvernent eux-mêmes, «sans tomber sous le joug de leur appareil gouvernemental».

La Suisse est l’antithèse européenne depuis l’étincelle initiale dont elle est sortie voilà plus de 700 ans. Lorsque les princes ont pris les rênes du pouvoir tout autour d’elle, la Confédération s’est retirée dans le réduit des autonomies locales. Les «svizzeri» ont pris leurs distances de l’absolutisme des débuts des temps modernes avec une conception de l’État fondé sur un réseau déconcertant de ligues.

La Suisse a poursuivi presque inébranlable son chemin alors que les empires, les monarchies et les dictatures s’effondraient autour d’elle. La seule chose qui ne se soit jamais ou presque jamais effondrée dans l’histoire guerrière de l’Europe est ce petit amas de rochers vulnérable, sans colonies, sans richesses minières et sans accès à la mer, une sorte d’épicentre du continent, la Suisse.

Si l’on prend au sérieux la «résistance obstinée» comme caractéristique suisse, si l’on garde à l’esprit avec Lüthy que la Suisse a, certes, traversé à contre-courant de l’histoire paneuropéenne les périodes d’absolutisme, de nationalisme racial, de fascisme ou de communisme et du supranationalisme européen actuel, sans toutefois y participer, il devient alors clair pourquoi seule la Suisse a pu constituer le substrat politique sur lequel un journal singulier comme la Weltwoche a pu voir le jour. Sans la Suisse, pas de Weltwoche.

Et sans Weltwoche, pas de Suisse? Le fait est que l’éventail des opinions dans les médias officiels ne s’élargit pas, mais ne fait que rétrécir. Depuis quelques années, ce sont les journalistes qui creusent de nouvelles tranchées, bétonnent de nouveau les clivages d’opinions. Énergie nucléaire, climat, Trump, UDC, genre, crèches, congé de paternité, Brexit, pesticides, Salvini, Chine ou Orbán, ce sont les faiseurs d’opinion à tous crins dans les médias qui donnent le ton et les orientations. C’est le règne de la pensée assistée. Gare à celui qui ne s’aligne pas!

Lors de notre fête d’été, nous avons remis à nos invités une copie du texte légendaire de Lüthy sur «La Suisse à contre-courant» de 1961. L’historien y réfutait politiquement les «tyrannies du centre de commandement aligné». Une parole visionnaire. Aujourd’hui, Lüthy s’opposerait à l’uniformisation des médias, il serait favorable à la diversité la plus anarchique possible des positions et des opinions comme condition indispensable au fonctionnement d’une démocratie directe.

Pour Lüthy, la démocratie est la «forme de gouvernement des alternatives». Il n’y a de démocratie que là où les personnes peuvent choisir librement entre plusieurs variantes – sans menaces de sanction de la part d’un pouvoir étranger ou national. En revanche, là où les électeurs sont sanctionnés ou se voient imposer des «mesures de compensation» s’ils ne votent pas comme les puissants le veulent, c’est la fin de la démocratie. Nous avons alors affaire à une «démocratie sans alternative», à la non-démocratie, par exemple, de l’accord-cadre institutionnel européen.

La Suisse et, avec elle, la Weltwoche défendent la démocratie en tant que «forme de gouvernement des alternatives» et d’une véritable diversité d’opinions. Elles s’opposent automatiquement à l’absurdité d’une démocratie sans alternative, à la non-démocratie qui part de l’erreur aujourd’hui à la mode selon laquelle il ne peut y avoir qu’une seule vérité, qu’une seule vision des choses en réponse à toutes les questions qui nous occupent aujourd’hui ou nous occuperont demain. Ce n’est pas seulement antidémocratique, c’est faux aussi. La liberté d’opinion reste la liberté d’avoir une opinion différente. Et de l’exprimer.

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Alex Baur, Redaktor

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