Ces patrons n'ont que faire de la Suisse

Des dirigeants étrangers en Suisse exigent le rattachement à l’UE. De riches héritiers de banquiers genevois, et même le successeur d’Alfred Escher, agitent le drapeau blanc. Les mercenaires des grands groupes seront les premiers à quitter le pays avec leurs entreprises dès que se feront sentir les conséquences de leurs recommandations politiques imprudentes. 

Mon éditorial de la semaine dernière m’a valu un abondant courrier. Il parlait des héros radicaux suisses du XIXe siècle, des pionniers de l’État fédéral parlementaire, des entrepreneurs et des hommes politiques qui ont bravé courageusement les menaces et les ingérences étrangères, les tentatives constantes de faire passer sous le joug des vieilles monarchies usées cet État de droit démocratique alors assez exceptionnel.

Quiconque observe les ordres de bataille d’alors depuis la confortable perspective d’aujourd’hui n’en revient pas. La Suisse de cette époque était encore une jeune pousse extrêmement fragile, à peine solide sur le plan institutionnel, un pays économiquement émergent, mais entouré d’États autoritaires lourdement armés qui faisaient pression sur elle, pourtant ces Suisses difficiles à éduquer n’ont tout simplement pas cédé. Ils ont pris des risques politiques avec un sens aigu de la réalité.

Girouettes sans colonne vertébrale

Je sais que quiconque agite aujourd’hui le spectre du passé eu égard au présent risque de se faire empailler par les gardiens du temple de la modernité et de finir au musée. Or le regard sur cette époque fascinante et inspirante montre néanmoins clairement quels types de lavettes, de girouettes sans colonne vertébrale et de conformistes peuplent aujourd’hui les passerelles de commandement de ce pays et de nombreuses entreprises, d’une Suisse dont la réussite est due à ce qu’à l’époque les personnes autour d’Escher étaient faites d’un tout autre bois.

Trop dur? Trop polémique? Aucunement. C’est vrai. Regardons d’un peu plus près certains de ces millionnaires mercenaires. Si l’on considère leurs réponses concrètes à la question brûlante et la plus importante de nos jours, à l’accord-cadre institutionnel avec l’Union européenne, ils semblent avoir oublié ou n’avoir jamais su ce qu’est la Suisse, de quoi est fait son succès et ce que sont les fondements politico-institutionnels, les causes à l’origine de la création et du développement des entreprises pour lesquelles ils travaillent aujourd’hui ou qui sont venues s’installer en Suisse.

De nombreuses interviews et prises de position de ces personnalités du monde des affaires ont été publiées au cours des derniers mois et semaines. Dans les directions retentit partout le même écho monotone, banal et unanime en faveur de cet accord voulu par l’Union européenne qui veut à l’avenir priver la Suisse dans des domaines importants de la politique économique et sociale de la possibilité de décider souverainement, de légiférer et définir ses propres règles sous la juridiction de tribunaux suisses. En lieu et place, les règles de l’UE devront s’appliquer à l’avenir, faire l’objet d’une reprise dynamique automatique, tandis que des législateurs et des juges étrangers feront la loi en Suisse.

La démocratie directe serait probablement maintenue comme un rituel folklorique divertissant, mais uniquement orchestrée par Bruxelles avec le pistolet sur la tempe. Si les Suisses s’opposaient aux règles d’intervention coloniales européennes, l’UE serait en droit d’imposer des sanctions que les grands artistes de la communication du Palais fédéral ont rebaptisées en «mesures de compensation», histoire de calmer les esprits.

Le conseiller fédéral Cassis, dont le diplomate en chef Roberto Balzaretti a négocié ce document de capitulation, qualifie le traité d’«insuffisant» dans le cadre des consultations en cours. Mais dans le climat politique général de sacrifice de soi que nous connaissons actuellement dans les couloirs du pouvoir – politique inclus –, le tolérant Secrétaire d’État aux Affaires étrangères recommande néanmoins l’adoption de son accord de soumission.

On sent encore au moins chez Cassis un léger scepticisme, à la différence de son vaniteux négociateur qui parcourt infatigable le pays en vantant les mérites de ce qu’il ressent comme son chef-d’œuvre, se disqualifiant par la même occasion pour d’éventuelles renégociations. Les consultations de ces derniers jours ont aussi fait apparaître des critiques fermes des chefs des partis. Le PS s’est montré buté. Le PLR pro-européen a même osé demander timidement si des renégociations seraient possibles. Le président du PDC, Gerhard Pfister, a déclaré que l’accord était «mort», tandis que la patronne des Verts, Regula Rytz, a étonnamment fait remarquer qu’en Suisse ce sont encore les citoyens qui décident et non les grandes entreprises.

Les grands dirigeants ne veulent rien entendre de ces subtilités critiques. Les sièges des grandes entreprise font part, à l’unisson, d’une approbation plus ou moins inconditionnelle. Hans Hess, le fonctionnaire en chef de l’industrie suisse, qualifie l’arrimage institutionnel de «sur mesure». Son collègue Heinz Karrer d’Economiesuisse n’est pas personnellement en mesure de chiffrer concrètement les avantages économiques de l’accord-cadre – il les estime «pas clairs», «flous», «financièrement pas sérieux» –, mais son association le soutient sans réserve.

Mercenaires dirigeants pour l’UE

La panique se répand de tous les côtés, à peu près selon le même scénario, avec quelques variantes. Si la Suisse refuse le rattachement institutionnel, notre économie ne pourra bientôt plus vendre aucun produit à l’UE, ne pourra plus trouver de main-d’œuvre, ce sera la fin de ses hautes écoles, le pays sera gagné par la faim et sombrera dans la misère. Les PDG parlent comme si l’exportation de leurs biens et services dépendait uniquement du bon vouloir de quelques politiciens, fonctionnaires européens et traités.

Christoph Franz, président de Roche, le géant pharmaceutique aux pieds d’argile, qui dépend de l’État à cause du prix des médicaments, allemand à l’origine et désormais également détenteur d’un passeport suisse, prétend sans avoir aucune justification ni connaissance des détails de l’accord que son entreprise devrait, en cas de rejet de l’accord, supprimer des milliers d’emplois et accuser des pertes de plusieurs centaines de millions, ce qui a certainement un impact sur les bonus, mais quand bien même cela serait vrai, cela ne peut vraiment pas être un argument suffisant pour l’adoption d’un accord qui bouleverse l’ordre constitutionnel de la Suisse, alors que le chiffre d’affaires de la multinationale a progressé à 56,8 milliards de francs l’an dernier, ce dont nous la félicitons.

Le Tyrolien Severin Schwan, PDG du groupe et son subordonné direct, prophétise que sans l’accord-cadre il n’y aurait pas de libre circulation des personnes et que sans libre circulation des personnes Roche ne trouverait plus de chercheurs talentueux. D’où tient-il cela? Soit dit en passant, Schwan lui-même est arrivé pour travailler en Suisse avant la mise en place de la libre circulation des personnes. Qui plus est, le patron de près de 95 000 personnes ne semble guère se soucier que le souverain ait sévèrement restreint, sans l'avoir rejetée, la libre circulation des personnes lors d’une votation populaire il y a cinq ans. Et en supposant que cette libre circulation des personnes soit si cruciale pour la qualité du personnel, cela veut-il dire qu’avant son entrée en vigueur en 2002 seuls des idiots travaillaient chez Roche, société prospère et plus que centenaire?

Des Genevois se moquent du «pays de Heidi»

Drapeaux au vent, de grands banquiers veulent se plier au droit européen, aux juges européens, aux sanctions européennes et aux guillotines européennes. On sent à quel point ce secteur est désormais passé sous la férule de l’État par le biais des régulateurs. Patrick Odier, ancien président de l’Association suisse des banquiers, déconseille explicitement de renégocier, car cela n’apportera rien de plus comme il l’anticipe par prémonition. Il ne veut pas s’engager dans une discussion sur la teneur, les avantages ou les inconvénients de l’accord. L’héritier d’une grande dynastie bancaire compare la Suisse à un smartphone dont il faut de temps en temps mettre à jour les applications, somme toute, pas de quoi s’affoler. Son pronostic infondé peut se traduire en ces termes: avec l’accord-cadre, nous serions «plus souverains que nous le sommes aujourd’hui».

Le collègue d’Odier, Yves Mirabaud, également héritier du trône d’une riche banque privée genevoise, argumente sur un ton badin contre la crispation sur des droits du peuple et sur une simple «souveraineté formelle». Pour lui, c’est un gain en matière de «sécurité juridique» si, en lieu et place des citoyens suisses, des instances européennes anonymes de l’UE dictent à l’avenir de l’étranger les règles en vigueur dans notre pays. La formule suffisante de «retour au pays de Heidi» qu’il utilise en cas de non à l’accord-cadre montre bien le peu de cas qu’il fait de l’ordre constitutionnel qui a permis à sa banque de grandir et de prospérer.

Suicide par peur de la mort

La légèreté arrogante avec laquelle ces seigneurs de la banque, privilégiés par la naissance, font l’impasse sur des questions constitutionnelles charnières a quelque chose de surprenant. Même le successeur d’Alfred Escher à la tête de Kreditanstalt, jadis bastion de l’indépendance suisse, le brillant juriste Urs Rohner plie. Il admet tout de même que cet accord est «loin d’être une solution parfaite», ce qu’aucune «personne intelligente» ne conteste, «mais y a-t-il une alternative?», déplore Rohner, «quelqu’un croit-il à la poursuite de la coopération bilatérale sans accord-cadre […]? Je n’y crois pas.» Face à cette impasse sans alternative, il ne reste au président de la banque désormais contrôlée à partir du Qatar que le suicide par peur de la mort.

N’en restons pas là! Qu’est-ce qui a fait la force de la Suisse? Qu’est-ce qui a fait ici la prospérité d’entreprises de réputation internationale? C’était et c’est encore l’autonomie, des décennies de souveraineté courageuse, ce principe d’autodétermination défendu à maintes reprises contre le monde extérieur, la conviction que la Suisse se porte mieux lorsque les personnes directement concernées décident elles-mêmes à la place de rois, d’aristocrates, d’empereurs, de fonctionnaires ou de bureaucrates, à des centaines de kilomètres de là.

La Suisse est devenue forte grâce à sa politique étrangère autonome, neutre et pragmatique, à l’origine sans adhésion à l’ONU ni arrimage à un bloc tel que l’Union européenne. Le projet de domination européenne institutionnalisée avec un pseudo-tribunal arbitral, aux allures de Frère Nicolas mais, de fait, lié par les arrêts des juges européens, va changer la Suisse plus fondamentalement que tous les traités internationaux conclus jusqu’à présent par la Suisse.

Marché du travail, impôts, TVA, aides d’État, lutte contre la criminalité, immigration, l’UE pourra étendre à l’envi cette liste de reprise dynamique non limitative. La décision définitive ne reviendra plus aux Suisses mais à l’UE. Son objectif déclaré est de créer des conditions équitables pour tous, sans traitement de faveur, mais en se réservant la meilleure part du gâteau. L’insertion de la Suisse doit être parfaite pour qu’elle finisse par se fondre indiscernable dans l’Union européenne.

Confection laborieuse

Qu’est-ce qui a fait la force de la Suisse? Ce n’est pas la domination bureaucratique à grande échelle de commissaires nommés, mais la confection laborieuse de compromis sur mesure sur un territoire concret et limité. C’est une politique économique indépendante, équilibrée en fonction des besoins politiques intérieurs de personnes concrètes appartenant à plusieurs cultures et zones linguistiques mais restreintes. Pour y parvenir, il faut une politique agricole modérée, un accompagnement économique ponctuel et selon les régions ainsi qu’une politique d’établissement, une immigration contrôlée et bien dosée en fonction des besoins, sans les déplacements massifs automatisés d’une libre circulation dysfonctionnelle des personnes.

La Suisse est devenue grande et forte parce qu’elle l’a fait différemment et mieux que les États de l’Union européenne. Sa politique financière et fiscale autonome des cantons qui ne reprend les règles ni de l’OCDE ni de l’UE en est l'un des piliers. La Suisse a tissé des liens dans le monde entier avec des accords de libre-échange basés sur des concessions politiques minimales. Il n’a jamais été question de reprise automatique ou dynamique du droit jusqu’à ce que l’UE ait imposé, pour enchaîner la Suisse, ce régime colonial d’un nouveau genre au nom d’une «voie bilatérale» montée en épingle, également avec l’aide bienveillante de diplomates et de conseillers fédéraux suisses fervents européens.

Ce n’est pas la copie servile ou l’adoption de textes de loi étrangers qui a fait de la Suisse un pôle d’attraction international prisé par les entreprises nationales et internationales. C’est le droit du travail helvétique, relativement libéral, que les partenaires sociaux négocient entre pairs, sans la menace du fouet d’une instance internationale de supervision. Également suisse, la loi bancaire qui a fait ses preuves pendant des décennies et qui garantissait la protection de la propriété et des clients (secret bancaire), là non plus, sans reprise automatique des règles de l’OCDE ou autres, que des États étrangers qui ne maîtrisaient pas leurs finances ont tenté, longtemps sans succès, d’imposer à la Suisse pour l’affaiblir.

Il y a quelque chose de vraiment déprimant lorsque les recteurs de nos fières universités et hautes écoles, tels des toxicomanes en crise de manque, réclament les subventions prétendument si bénéfiques et vitales de l’UE, tous ces programmes allant d’«Erasmus» à «Horizon 2020», sans lesquels, de leur avis, la place intellectuelle suisse serait sans tarder désertée et asséchée. Le fait est que la Suisse a elle-même créé son propre secteur de recherche et développement indépendant, de renommée internationale, ouvert au monde et qui se démarque délibérément d’une recherche standard dictée par l’UE avec des priorités fixées par Bruxelles. Les bureaucrates de l’éducation estiment qu’ils bénéficieraient finalement de plus d’argent que ce qu’ils ont mis initialement au pot dans le système byzantin de subventions croisées de l’UE. En réalité, le montant que les universités reçoivent de l’UE ne représente qu’une infime partie de ce que les contribuables suisses ont alloué à l’UE.

Pour compléter la liste des facteurs de réussite, la Suisse est plus sûre et donc plus attrayante grâce à une armée indépendante et neutre, en dehors de l’OTAN, mis à part le pêché originel que constitue le «Partnership for Peace».

À l’autel de la nonchalance internationale

Les dirigeants économiques d’aujourd’hui sont nés dans ce nid certainement pas parfait, mais dans l’ensemble plutôt douillet, ou y ont atterri. Leurs entreprises internationales ne seraient même pas ici sans ces conquêtes politiques acquises de haute lutte et défendues pendant des générations, qui ont fait de la Suisse cette oasis de prospérité alpine, prospérité acquise par le travail, et non par extraction de richesses du sous-sol ou par spoliation militaire. La Suisse est un jardin extrêmement bien entretenu, une prouesse obtenue laborieusement à partir d’un environnement défavorable, voire hostile, le triomphe de l’innovation et de l’autodiscipline d’ancêtres travailleurs qui ont pris leur destin en main et ne l’ont justement pas transféré à des puissances étrangères.

Les millionnaires managers, les héritiers d’entreprises et les stratèges de multinationales dont l’horizon politique ne va pas au-delà des prochains résultats trimestriels s’attaquent maintenant à ce modèle de réussite. Ils n’ont rien d’autre en tête que d’abandonner ces conquêtes qui ont été le fondement de ce succès exemplaire et de sacrifier tout ce qui fait la Suisse sur l’autel de la nonchalance internationale. Ils seront les premiers à quitter la Suisse avec leurs entreprises dès que se feront ressentir les effets de l’ingérence étrangère de l’UE qu’ils ont recommandée avec désinvolture.

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