Merkel

L'UE a été sa perte.

Avec Angela Merkel, la période de l'après-guerre s’achève désormais en Allemagne. Cela ne veut pas dire que les Allemands soient à l'aube d'une nouvelle guerre, bien au contraire. L'Allemagne se normalise.

La chancelière Merkel a défendu les grands piliers de la politique allemande d’après 1945: l'ancrage à l'Ouest, l'économie de marché sociale et de plus en plus sociale, la réunification, l'écologie, le recul de l'État-nation, l'Union européenne comme étoile du berger et patrie de substitution.

Merkel a incarné ce consensus allemand de l'après-guerre anti-national et écolo-bourgeois, plutôt qu'elle ne l'a façonné. Merkel a symbolisé la continuité, la perpétuation. La chancelière a été la résultante politique de tous les gouvernements qui l'ont précédée.

Du chancelier CDU Helmut Kohl, elle a repris l'économie de marché et la politique européenne. Accordant le bénéfice du doute à l'UE. Du chancelier SPD Gerhard Schroeder et de ses alliés verts, elle a repris une partie du programme de gauche, mais aussi la politique de l’Agenda 2010 à laquelle elle doit beaucoup. Ils lui ont permis de rendre le SPD presque superflu.

Cela a constitué une tentative de rapprocher, de réconcilier l'Allemagne conservatrice de la CDU de Kohl avec la coalition rouge-verte progressiste de l’Allemagne post-soixante-huitarde, de ne pas laisser s'affronter les deux grands camps, d’éviter, d’écarter tout ce qui divise, polarise, confronte.

La politique de Merkel était scientifique par d'autres moyens, visant à produire le grand équilibre thermique dans lequel les groupes, les partis, les convictions, les mentalités, les gens se rapprochent attirés comme des particules élémentaires, forment une communauté harmonieuse pour laquelle la politique ne consiste plus en un champ de batailles idéologiques, mais se limite à être un instrument technocratique au service de la résolution des problèmes concrets.

Cette approche distante et sans pathos a été fort bien accueillie pendant longtemps. Après les airs supérieurs, expression des grands égo de Kohl et de Schröder, Merkel était revivifiante, libératrice, moderne, elle arrivait à point nommé. Il n'y avait rien de puant chez elle. Elle contournait la caisse de résonance des traditions allemandes, la boîte de Pandore, tout ce qui émanait des profondeurs et des abîmes de l'âme et de l'histoire allemandes. Sa politique semblait aussi stérile que sa chancellerie berlinoise, la «machine à laver» en béton et en verre, le laboratoire de Merkel, un temple de la froide objectivité.

Merkel, cette synthèse mouvante, cette grande coalition à elle seule, n'unissait apparemment pas seulement gauche, droite, Verts et UE. Ouest-Allemande, née à Hambourg, venue de l'Est au moment de la chute du mur, elle symbolisait également la restauration de l'unité allemande. On a fait tout un cirque à propos de son héritage de la RDA. Le plus important était probablement qu'un chef de gouvernement dans un pays historiquement divisé et coupé en deux était là pour unir, non pour séparer.

L’ironie, à moins que ce ne soit le tragique, est que précisément la grande réconciliatrice, la femme-synthèse, la politicienne du consensus, peu encline à la provocation, laisse derrière elle une République fédérale divisée, polarisée et balkanisée probablement comme elle ne l'a jamais été. Merkel voulait faire tenir tout ensemble. Elle voit maintenant beaucoup de choses diverger, se désagréger, le centre qui se délite. La polarisation se renforce à droite et à gauche. Tant de gens n'avaient jamais auparavant eu si peu confiance en l'UE, en leur gouvernement comme aujourd'hui.

Qu'est-ce qui a mal tourné? Une chose est sûre, au bout du compte, la responsabilité revient au chef, à la cheffe. Merkel l'a clairement dit lundi dans son discours de démission partielle. Ses adversaires raillent les graves erreurs commises par la chancelière, notamment avec l’ouverture temporaire des frontières en 2015.

Chuter en politique est rapide. Un éminent journaliste a qualifié dans un journal suisse la politique migratoire de Merkel d'«erreur sans précédent dans l'histoire des chanceliers allemands». La chancelière Merkel – encore pire que le chancelier Hitler?

Calmons-nous! Parfois, on en fait trop avec l'apocalypse.

Bien entendu, Merkel a commis des erreurs, mais celles-ci n'étaient pas au premier chef le résultat de mauvaises décisions personnelles, mais surtout la conséquence de situations, dépassant sa personne, inextricables même pour une physicienne à la logique implacable.

L'UE a été sa perte. Les défauts de la construction institutionnelle européenne ont été à l'origine des crises dont la chancelière n'a pas pu se sortir. Il n'y a pas de vie juste dans la vie fausse.

Il y a d'abord eu l'euro, cette monnaie unique mise en place au mépris des réalités dans des économies nationales extrêmement différentes. Aujourd’hui, il stimule de manière trompeuse les exportations, mais menace l'épargne des Allemands.

L'irruption de la crise migratoire a été encore pire. Comme pour l'euro, quand tout le monde est soudain responsable de toutes les frontières, mais personne des siennes, cela ne fonctionne pas. Ce n'est pas la misère humanitaire, mais la misère institutionnelle de l'Union européenne à ses frontières extérieures qui a déclenché la migration des populations.

Merkel aurait-elle pu mieux gérer la situation et différemment? Certainement. Seulement comment? On peut tout à fait comprendre au regard de l'histoire allemande qu'une chancelière allemande n'envoie ni bergers allemands ni troupes d'assaut en Grèce pour bloquer les migrants. Merkel a dû payer les pots cassés pour les bâtisseurs de l'UE.

Merkel coule avec un système qui a constitué le pilier de l'identité allemande de l'après-guerre. Après la guerre mondiale, il ne faisait pas bon être Allemand. Grâce à l'UE, les Allemands sont revenus dédiabolisés sur le devant de la scène. L'UE était une patrie de remplacement, une position naturelle de repli de la politique. L’ancien porte-bonheur et générateur de prospérité pose maintenant problème.

Migration de masse, débâcle de l'euro, polarisation, populisme et nationalisme ne sont que des symptômes. Sans l'UE, il n'y aurait pas d'AfD. Le problème est la pagaille institutionnelle de l'UE d'aujourd'hui, quelque part entre État fédéral et fédération d'États. Merkel a raccommodé ce qui était réparable. Maintenant, il faut de vraies réformes, traiter la racine des problèmes.

Pour les Allemands, cela signifie mettre la main dans la boîte de Pandore. Ils doivent se réconcilier un peu avec leur État-nation, car sans États-nations plus forts, il n'y aura pas d'UE demain. La tentative d’échapper à l’histoire allemande, de dissoudre l’État-nation dans un État supranational a échoué.

Les successeurs de Merkel devront s'attaquer au tabou que la chancelière a pu se permettre d'éviter pendant longtemps.

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