Oasis de concertation

Plus la clameur du monde se fait forte, plus la Suisse prend de l'importance.

Le président iranien Hassan Rohani était à Berne cette semaine. La ville fédérale a brièvement pris l'apparence d'une forteresse. Le Palais fédéral a été barricadé avec des barrières en béton et des clôtures. Les parlementaires ont dû passer par le contrôle de sécurité pour pouvoir regagner l'hôtel «Bellevue». Pénible. On a été particulièrement frappé par l'immense amabilité de la police bernoise. Professionnelle, lourdement armée, mais extrêmement serviable. Comme si tout ce théâtre autour la visite d'un homme politique l’embarrassait un peu.

Dans les médias, des voix se sont élevées qui se seraient bien passées de la visite officielle du chef du gouvernement iranien. Un politologue a qualifié Rohani de «visage toujours souriant de la terreur». Un changement de régime par la force serait impératif. À droite, des sceptiques ont fait savoir qu'ils auraient préféré ne pas voir la Suisse dérouler le tapis rouge pour un ennemi déclaré d’Israël et un islamiste. En revanche, la gauche, qui apprécie précisément Rohani pour ses positions anti-israéliennes, a applaudi.

Le caractère sensible de cette visite officielle a été renforcé par les sanctions américaines prises contre l'Iran. Le président Trump veut mettre les mollahs à genoux par des mesures de boycott et de nuisance maximale. L'objectif est de négocier un nouvel accord nucléaire qui soit meilleur que l'ancien récemment dénoncé par Trump. Et comme toujours, quand les Américains veulent quelque chose, le monde entier n'a plus qu'à suivre le mouvement. Les entreprises et les États qui font des affaires avec l'Iran doivent être aussi durement touchés par les sanctions américaines que les Perses qui, depuis le coup d’État de Khomeiny, s’appellent Iraniens.

Comment la Suisse doit-elle se comporter? La visite de Rohani était-elle une erreur? Devons-nous, nous aussi, nous mettre à partager le monde entre les bons et les méchants, en supposant, bien sûr, que nous figurons parmi les bons? Certainement pas. Il a rarement été aussi important pour la Suisse de réaffirmer sa position neutre. Nous ne participons pas à ce concert de protestations morales qui ne voit partout que «dictateurs», «potentats», «populistes», «ennemis» et «terroristes». Plus la clameur du monde se fait forte, plus l'oasis de concertation internationale et d'entente qu'incarne la Suisse devient indispensable.

La civilisation commence quand les gens se parlent. Les progrès moraux se mesurent aussi à l'aune du nombre de personnes qui commercent dans un intérêt mutuel. Croire que le «mal absolu» puisse exister sur cette planète est tout aussi erroné et mégalomaniaque que le fait de croire qu'un être humain puisse incarner le «bien absolu». La vie est faite de nuances de gris et mêle toujours le bien et le mal. Méfiez-vous des apôtres de la morale de tout bord: diaboliser l'autre n'est souvent qu'un moyen de se faire passer pour un ange. La neutralité signifie très concrètement qu’il ne faut ni diaboliser ni porter aux nues les gens.

 Par nature, la neutralité a la tâche dure avec les politiciens et les journalistes. Quiconque aime bien mettre son grain de sel partout a du mal à fermer son clapet, à respecter le «Stillesitzen» (rester silencieux) neutre. Or la neutralité est la prise de conscience vécue, qui s'est constituée au fil de l'histoire, que la Suisse politique, que la Suisse du Palais fédéral ne peut ni ne doit se joindre aux préparatifs de batailles internationales, se mêler aux conflits des autres. Bien sûr, l’intérêt financier national n'est jamais loin. En tant que pays pauvre, la Suisse a dû composer avec tout le monde car, comme tout entrepreneur le sait, il faut bien traiter ses clients, y compris ses potentiels futurs clients. La neutralité est l'un des plus importants piliers de la prospérité suisse.

La neutralité signifie que nous ne déclenchons pas de guerres, que nous ne nous laissons pas entraîner dans des guerres, que nous nous tenons à distance des embrassades et des alliances susceptibles de nous faire pencher d'un côté ou de l'autre. C'est tout un programme. Il faut pouvoir l'appliquer de manière crédible et l'expliquer de façon convaincante. La neutralité signifie se tenir à l'écart, rester en dehors. Cela demande de la force. La plupart des gens veulent suivre le courant, se laisser porter par lui. Celui qui est neutre se tient à distance.

C'est uniquement grâce à sa neutralité que la Suisse peut continuer à dialoguer avec tout le monde. Elle ne se défend que contre ceux qui l'attaquent, la trompent, l'exploitent, abusent de son hospitalité. Tous les autres sont des amis potentiels, du moins des interlocuteurs que nous prenons au sérieux, auxquels nous accordons que leur point de vue a aussi sa justification et ses raisons d’être, même si nous ne le partageons pas. L'historien bâlois Herbert Lüthy a parlé de «la Suisse à contre-courant» qui marque le refus lié à la neutralité de voir le monde en noir et blanc. Empathie. C'est le trait distinctif de la Suisse.

 

La neutralité ne signifie pas que nous couchions avec tout un chacun, que nous nous commettions avec tout le monde. Mais il y a dans la neutralité suisse la bonne vieille et sage expérience de la vie que la vérité absolue n'existe pas, que personne n'a le droit de proclamer que son point de vue vaut pour tout le monde et s'attendre en retour à une approbation automatique. Il existe toujours un point de vue différent, une langue différente, une opinion différente, un pays différent, et c'est quelque chose à quoi il faut sérieusement être attentif. Un pays neutre agit par l'exemple et pas en donneur de leçons.

C'est une bonne chose que Rohani soit venu en Suisse. Une bonne chose que la Suisse existe. C'est le pays le plus neutre du monde, la forme de gouvernement institutionnellement disposée au dialogue de tous avec tous. La Suisse, au croisement de plusieurs cultures, au cœur de l'Europe, société composée elle-même d'innombrables minorités, incarne la possibilité de résoudre la plupart des problèmes pacifiquement, à condition de discuter les uns avec les autres dans un esprit d'ouverture. Cette offre permanente de dialogue faite au monde est l'un des plus grands services que la Suisse rend à la paix.

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