Les enfants de Gallipoli

Des écoles turques en Suisse? Oui, mais prudence avec la naturalisation.

Bienvenue dans la réalité! Récemment, la presse dominicale a parlé d'un théâtre d'élèves turcs de première année à Uttwil dans le canton de Thurgovie. Ces jeunes enfants ont représenté, sous la direction de leurs parents, la bataille de Gallipoli. Ils ont joué les soldats, les généraux et les morts. Des drapeaux et une photo de Kemal Atatürk, héros de cette bataille et fondateur de la Turquie moderne, servaient de décor.

Pour tous ceux qui l'ont oublié, Gallipoli est le combat héroïque et victorieux des Turcs contre la suprématie des Britanniques, des Français et des Australiens durant la Première Guerre mondiale. Ce désastre, qui s'est mué en traumatisme pour les Britanniques, alors qu'il devenait un mythe héroïque national, bien réel, pour les Turcs, a jadis coûté son fauteuil de ministre de la Marine à Winston Churchill.

Quelle est l'origine de ce théâtre? La représentation s'est déroulée dans le cadre de «l'enseignement de la langue et de la culture d’origine» (LCO). Ce programme de l'école primaire vise à promouvoir des «compétences multilingues et multiculturelles». L'objectif est de permettre aux enfants de mieux connaître leur langue maternelle, mais aussi la culture de leur pays d'origine. Sa mise en œuvre relève concrètement des ambassades des États concernés ou d'initiatives privées comme à Uttwil, les parents des élèves de cette classe de première année.

Évidemment, les professionnels de l'éducation ont réagi horrifiés. C'est une chose impensable dans le système éducatif suisse totalement pacifié. Cela vaudrait probablement à un enseignant qui voudrait mettre en scène Guillaume Tell ou la bataille de Morgarten avec sa classe primaire une interdiction d'exercer à vie.

Déjà de mon temps, quand le marxisme culturel – l'éducation à vocation de rééducation – faisait ses premiers pas en pédagogie, une telle pièce sur la guerre aurait été impossible. À la limite, on pouvait tolérer une brève visite de la salle des armes du Landesmuseum, éventuellement une excursion au château de Kybourg, mais sinon tout n'était que crochet, bricolage et poterie. Nous, les garçons, nous aurions évidemment préféré faire du théâtre avec des hallebardes en carton et des arbalètes, comme les enfants turcs d'Uttwil aujourd'hui.

Mais l'affaire autour de Gallipoli se complique. Comme le SonntagsBlick l'a révélé, la représentation en Thurgovie pourrait bien n'avoir été que le fer de lance peu dangereux d'une offensive éducative turque en Suisse. Ankara prévoirait d'ouvrir et de financer des écoles dites de week-end à l'étranger.

Le projet ambitionne de transmettre aux enfants turcs la culture et la religion turques comme complément éducatif facultatif. Je suppose que le gouvernement d'Erdogan n'a pas nécessairement l'intention de présenter la version dictatoriale dissuasive de la Turquie qui prévaut dans nos médias, mais la Turquie d'Erdogan islamique et patriotique, au demeurant approuvée par une majorité de Turcs.

Des écoles turques en Suisse? Les politiques en charge de l'éducation, de gauche comme de droite, sont préoccupés. Le malaise est également perceptible hors de la sphère publique. Doit-on préventivement interdire toutes ces activités?

Même si des lois le permettaient, non. Ce n'est pas un crime que la Turquie organise des cours facultatifs le week-end en Suisse. D'autres pays le font aussi. Par bonheur, la Suisse n'est pas une communauté nationale homogène, mais un pays multiculturel aux multiples facettes. Elle l'était bien avant que le multiculturalisme ne devienne l'incarnation d'une politique d'immigration erronée.

Mais nous devons clairement faire comprendre aux Turcs qu'ils ont le droit de diriger des écoles qui dispensent un enseignement complémentaire, mais que c'est à la Suisse de les contrôler. La question n'est pas de fourrer son nez dans les convictions d'autrui, la Suisse n’interviendrait alors que si, et seulement si, ces écoles incitaient à ne pas respecter les lois.

Que montre toute cette discussion? Le gouvernement turc n'est manifestement pas intéressé par une véritable intégration ou assimilation dans le pays d'accueil des Turcs qui vivent à l'étranger. Au contraire. En programmant cette offensive éducative, la Turquie veut s'assurer que les Turcs restent des Turcs à l'étranger. Ils ne doivent pas renoncer à leur identité turque.

Il est évident que les non-Turcs réagissent à de telles activités de façon critique, voire les désapprouvent. Le fait qu'il s'agisse, qui plus est, de musulmans exacerbe la crainte de l'islamisation. Ces peurs sont-elles justifiées?

J'aurais plutôt tendance à dire de ne pas s'inquiéter. Il est un fait que de nombreux Turcs qui ont vécu et travaillé à l'étranger pendant des décennies finissent par retourner en Turquie. Le gouvernement turc souhaite, pour ainsi dire, poser les jalons culturels pour faciliter ce retour au pays. Erdogan veut des Turcs quand ils rentrent au pays, et non des étrangers qui ont, un jour, été des Turcs. C'est ce qui sous-tend ces programmes éducatifs.

C'est par conséquent une erreur de croire que chaque Turc qui vit en Suisse veut à tout prix devenir Suisse et se débarrasser de son identité turque comme d'une vieille valise. De nombreux Turcs sont fiers d'être Turcs. Ils sont nationalistes au sens premier du terme. Ils cultivent leur identité, leur culture, leur religion, tout particulièrement à l'étranger. Non pas qu'ils cherchent à infiltrer leur pays d'accueil, mais tout simplement parce qu'ils aiment leur patrie et qu'ils veulent y retourner un jour.

Ce désir me pose aussi peu de problème que le fait qu'il puisse y avoir des écoles turques en Suisse ou que des élèves turcs de première année jouent avec des fusils en bois la bataille de Gallipoli. Peut-être devrions-nous même prendre en exemple ces enfants turcs d'Uttwil et laisser de nouveau plus d'espace dans les écoles aux héros suisses de Guillaume Tell à Henri Guisan?

Laissez les Turcs être des Turcs. En Suisse aussi. À la suite de ce débat, il faudrait sérieusement se demander si, éventuellement, nous n'accordons pas trop à la légère notre citoyenneté à des gens qui, en fin de compte, n'ont pas vraiment envie de devenir Suisses.

 

Lesen Sie auch

Sieg der angelsächsischen Angreifer

Der Sika-Konzern ist in neuen Händen, und viele ­sehen sich als Ge...

Von Beat Gygi
Jetzt anmelden & lesen

Er hat den grösseren Knopf

In Europa unterliegt die Vorstellung, dass Donald Trump etwas richtig macht...

Von Urs Gehriger
Jetzt anmelden & lesen

Kommentare

Die News des Tages aus anderer Sicht.

Montag bis Donnerstag
ab 16 Uhr 30

Besten Dank für Ihr Interesse an der Weltwoche. Ihr kostenloser Zugang ist leider abgelaufen.

Wir freuen uns, wenn Sie weiterhin unsere Webseite besuchen oder sogar ein Abonnement lösen.

Profitieren Sie hier von einem einmaligen Angebot.