Décadence au Palais fédéral

Le maintien à leur poste des conseillers fédéraux qui annoncent leur démission est un affront.

L'annonce d'une vague de démissions s'empare du Conseil fédéral. Doris Leuthard annonçait voilà environ six mois que ce serait son dernier mandat. Son collègue, Johann Schneider-Ammann, lassé par le pouvoir, a suivi le mouvement la semaine dernière. Le ministre bernois de l'économie a, lui aussi, l'intention de démissionner, au plus tard, d'ici à l'automne 2019. Les médias exultent. Des personnalités politiques louent la prétendue sagesse des décisions. Hourra, nous nous transformons en canards boiteux!

Une telle chose ne serait imaginable dans aucun autre pays du monde. Les personnalités politiques de premier plan qui annoncent leur départ, et continuent ensuite d'occuper pendant des mois la fonction qu'ils veulent abandonner, témoignent d'un comportement aberrant, transgressent les lois naturelles de la politique, font un affront aux citoyens. On ne renonce pas au pouvoir à l'avance. Le pouvoir avec une date limite condamne à l'impuissance. Le pouvoir est. Ou n'est pas.

Imaginons ce qui se passerait aux États-Unis et dans le monde si Trump annonçait aujourd'hui sa démission pour fin 2019. Même l'indéboulonnable chancelière allemande serait immédiatement poignardée par ses plus fidèles compagnons de route si elle s'accrochait à sa fonction après avoir annoncé sa démission. À juste titre, car tout politique qui veut abandonner sa fonction témoigne d’une lassitude du pouvoir. Il doit partir. Immédiatement. Tout le reste est égocentrisme, imposture.

Appelons cela le syndrome des Rolling Stones. Il y a des personnalités du showbiz qui deviennent accros à la tournée d'adieu sans fin. Elles potentialisent l'effet addictif de l'attention en faisant de leur départ le spectacle d'un éternel retour. Mais les conseillers fédéraux ne sont pas des artistes vieillissants. On soupçonne, qui plus est, que l'annonce de leur démission signalise au fond qu'ils sont encore en vie. Qu'ils peuvent l'être. Je démissionne, donc je suis. À l'insu de la majorité, qui ignorait qu'ils étaient encore en poste.

Trêve de plaisanterie. Les petits malins objecteront que les conseillers fédéraux n'ont, heureusement, aucun pouvoir réel et qu'ils n'ont, Dieu nous en préserve, qu'une très lointaine ressemblance avec Trump ou Merkel. On ne devrait donc pas être si formaliste. C'est vrai. Et pourtant, c'est faux. Les conseillers fédéraux ne sont pas des dictateurs, mais ils ne sont pas non plus des eunuques. Ils ont du pouvoir, ils ont de l'influence. Et ce pouvoir leur a été donné pour qu'ils l'utilisent aussi efficacement que possible au bénéfice de notre Suisse.

Mais que vaut encore un conseiller fédéral, un politique qui veut renoncer à sa fonction? Il est, politiquement parlant, un mort en sursis, un mort-vivant, un zombie qui erre de-ci de-là, une proie facile pour des adversaires déterminés. Son autorité est proche de zéro. Il ne peut plus représenter les intérêts de la Suisse, car personne ne prend au sérieux un ministre qui est sur le départ. Les divers résultats obtenus jusqu'à présent par ce Conseil fédéral pour la Suisse n'étaient pas vraiment emballants. Et maintenant? Un gouvernement national composé de plusieurs personnes désireuses de s'en retirer ne peut rien faire.

Ces démissions stupides et inutiles gagnent le reste du gouvernement et le paralysent. La NZZ, dévouée au PLR, exige déjà que le ministre UDC Ueli Maurer quitte également son poste. Au cours de débats télévisés, on voit des conseillers nationaux chevronnés se réjouir du futur exode massif du Conseil fédéral, ce qu'ils estiment être une chance considérable pour la Suisse. Les remaniements de personnel sont le grand jeu de société politique, le quiz politique divertissant qui semble électriser tout le monde.

Quelque part, ce folklore politique fédéral, ce groove de Seldwyla a quelque chose de sympathique. Il corrobore le fait que les conseillers fédéraux gagnent, certes, très bien leur vie, mais qu'ils ne sont pas pour autant vraiment pris au sérieux par un large public, comme ils le souhaiteraient à vrai dire, lorsqu’ils ne s’affairent pas à annoncer et à préparer leur retraite. Il se peut que le départ d'un conseiller fédéral en Suisse soit perçu par beaucoup comme une sorte de délivrance, comme une libération.

Malgré tout, la douce odeur de décadence s'empare inévitablement de tout politicien qui prend tout son temps pour faire ses adieux. D'ailleurs, même les plus compréhensifs envers Leuthard et Schneider-Amman se doutent bien, en leur for intérieur, que des conseillers fédéraux qui se comportent comme si leur fonction était leur jouet personnel n’a rien de bien convenable.

En dehors de son propre parti et de son propre ego, il n'est bon pour personne que des gens, royalement payés pour exercer le pouvoir garanti par la constitution, se privent eux-mêmes de ce pouvoir afin d’avoir toutefois la possibilité de continuer à bénéficier des privilèges de leur fonction, certes, avec une responsabilité réduite, car un conseiller fédéral sur le départ annoncé n'est, de fait, plus vraiment là.

Il peut aussi en être autrement. Cela nous amène à faire l'éloge, contrairement à notre habitude, des deux anciens conseillers fédéraux, Moritz Leuenberger et Didier Burkhalter. Ils ont servi, ont arrêté et sont partis. Sans théâtre, sans drame, sans tournée d'adieu. Rien qu'une césure nette, douloureuse pour certains. C'est bien ainsi. C'est ainsi qu’il faut agir. Cela avait du style et de la classe. Leuthard et Schneider-Ammann devraient s'en inspirer. Et partir.

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