Océans de folie

Folle guerre des diplomates contre la Russie. La Suisse se tient à l'écart. Tant mieux!

La Suisse est un îlot de raison dans un océan de folie. C'est ce qui traverse d'emblée l'esprit quand on entend parler de l'action punitive concertée de ces vingt pays contre la Russie. Les Occidentaux sont-ils devenus fous? Que se passe-t-il? Surmenés, les deux Britanniques, Theresa May et Boris Johnson, ont-ils perdu la tête? Ils admettent eux-mêmes qu'ils n'ont aucune certitude définitive concernant l'empoisonnement de l'ex-espion russe et de sa fille. Néanmoins, ils battent maintenant le rappel de la guerre froide contre Poutine et le Kremlin. Et chose surprenante, ils sont largement suivis.

À titre de rappel, l'Union européenne, cet honorable club porteur du salut de l'Occident, cet ange institutionnel de la paix, non content d'avoir aboli l'État-nation et la guerre, se présente en même temps, en toutes occasions, en dernier gardien de l'État de droit, en rempart contre les hordes mongoles de l'Est qui, sous l'œil perçant de leur souverain Poutine, menacent de fouler aux pieds les conquêtes de la civilisation occidentale.

L'une de ces conquêtes consisterait, par exemple, à s’abstenir de prononcer de jugement avant d'avoir clôturé l'administration des preuves. On ne se lance pas non plus dans une guerre, même froide, sans une base factuelle à peu près inébranlable, sans motifs ni preuves vraiment valables. C'est l'UE qui a donné aux Russes, des années durant, des leçons sur l'État de droit, par exemple lorsque Poutine a mis derrière les barreaux l'opposant au régime, Khodorkovski, après une procédure cousue de fil blanc.

Que n'avons-nous pas dû entendre, ainsi que les Russes! L'UE est non seulement la plus grande puissance pacificatrice de l'histoire de l'humanité, elle a aussi toutes les chances d'entrer dans l'histoire mondiale comme le club d'hypocrites le plus hypocrite qui ait jamais vu le jour sans que ses membres ne semblent particulièrement en rougir. Combien sonnent creuses toutes les phrases selon lesquelles l'Occident, l'Europe en tant que «communauté de valeurs» attache tant d'importance à l'État de droit et à ses procédures.

Nous voyons maintenant ce que valent ces valeurs. Elles ne sont que vent, fumée, verbiage, double morale. «Plausible», paraît-il, que les Russes, que Poutine soient derrière la terrible tentative d'empoisonnement contre l'ex-espion et sa fille. Chers amis à Bruxelles et dans les métropoles européennes: «plausible» ne suffit pas. «Plausible» n'est pas un concept de l'État de droit. «Plausible» ne peut, en aucun cas, être à l'origine d'une déclaration de guerre diplomatique telle que nous n'en avons plus connue depuis la chute de l'Union Soviétique.

Voilà au moins de quoi rassurer les irrépressibles ennemis jurés de Trump, qui ont toujours eu dans le collimateur son empathie pour Poutine à la Maison Blanche et qui l'ont soupçonné de poursuivre une calamiteuse politique bienveillante envers Moscou. Que Washington se joigne désormais docilement à ce mouvement de solidarité forcée avec Londres devrait soulager quelque peu ceux qui s'énervent si terriblement, et généralement sans fondement, contre le président qui n'a finalement pas vraiment son mot à dire dans cette affaire. La politique respectueuse de Trump à l'égard de Poutine, si tant est qu’elle n’ait jamais existé, est en train de violemment se fracasser sur l'hostilité qui continue de rassembler les passions contre Moscou aux États-Unis et en Europe.

Ajoutons un mot sur les motivations des Britanniques. Il est manifeste que la presse conservatrice, proche du gouvernement, chauffe les esprits contre Poutine et les Russes depuis des années. De l'avis de ces éditoriaux, le fait que May et Johnson s'emparent maintenant de cette affaire d'espionnage pour en faire délibérément une parodie de procès diplomatique a des raisons essentiellement internes. Les conservateurs secoués, déconcertés par leur propre Brexit semblent vouloir reprendre politiquement du poil de la bête, se refaire une santé sur le dos de Poutine. Il s'agit aussi d'une manœuvre de diversion et d'esbroufe. Les gesticulations guerrières sont une drogue puissante qui anesthésie et enivre à la fois.

Toutefois, n'oublions pas qu'aucun de ces fauteurs de conflits ne sait qui est derrière la tentative d'empoisonnement. On a, dans un premier temps, avancé que la fille de l'ex-espion avait ingéré l'agent toxique à son insu lors de son départ de Russie. Puis, tout d'un coup, on a entendu dire que le poison avait été inséré dans la ventilation de la voiture paternelle. Peut-être que les personnes bien informées en savent plus qu'elles ne le disent. Mais, au vu des informations rendues publiques à ce jour, la décision d'envoyer au diable plus d'une centaine de diplomates russes n'est ni intelligible ni intelligente.

Les Russes ont maintenant toutes les raisons de faire bloc derrière leur leader Poutine. Maintenant, ils vont à plus forte raison se sentir confortés dans leurs ressentiments et leurs théories selon lesquels les gouvernements occidentaux sont une bande corrompue d'égocentriques moralement tombés bien bas qui mesureraient les Russes selon d'autres critères que ceux qu’ils appliquent à eux-mêmes.

Il mérite d'être noté que les grands journaux applaudissent sans modération ces «tribunaux de la morale». Sans aucune preuve ni procédure, ils attisent une nouvelle guerre froide. C'est un spectacle déprimant.

Heureusement, la Suisse, le Conseil fédéral se tiennent jusqu'à présent à l'écart de cette folie. C'est fort louable. Imaginez ce qui se passerait si la Suisse était membre de l'UE ou avait signé ce désastreux accord institutionnel de rattachement à l'UE: ce serait la fin pure et simple de la neutralité. Au lieu de rester neutre, la petite Suisse vulnérable n'aurait pas d'autre choix que de s'aligner comme un pion sur les positions de ces contempteurs du droit, de ces États discriminateurs et euro-nationalistes antirusses.

Comment a-t-on pu avoir l'idée de vouloir attacher la Suisse à une telle entité politique qui, par pure faiblesse et perplexité, utilise des méthodes perfides et calomnieuses contre un autre État dans l'optique de détourner l'attention de ses propres problèmes. L'impuissance qui se mue en omnipotence est dangereuse.

Il n'a jamais été aussi important d'avoir un îlot de raison, de démocratie et de neutralité ouverte au monde dans cette mer de folie et d'imprudence, où tous ceux qui respectent les lois sont les bienvenus et traités avec respect, peu importe qu'ils soient russes, chinois, européens, africains ou américains. Dans ce monde troublé, prompt à la diabolisation, la Suisse neutre reste un solide point d’ancrage qui permet d’espérer qu’il en soit autrement.

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