Éloge du stagiaire

Le PS veut «burkhaltériser» le ministre des Affaires étrangères, Cassis.

Stagiaire!» C'est ainsi que le président du PS, Christian Levrat, a qualifié juste avant Noël, le nouveau conseiller fédéral Ignazio Cassis PLR, responsable de la politique étrangère. Ce n'était pas vraiment flatteur. Levrat estime que le nouveau ministre tessinois est responsable des relations détériorées entre la Suisse et l'Union européenne. Levrat a-t-il raison? Non, mais nous y reviendrons.

Tout d'abord, une réhabilitation de principe: nous n'avons rien contre les stagiaires en politique. Le stagiaire est d'après le dictionnaire une personne qui, avant tout et surtout, pratique, plus précisément qui est en cours d'apprentissage pratique, ce qui pour beaucoup de gens constitue l'expérience décisive de leur existence. Jusqu'à sa mort, l'homme reste en apprentissage permanent de sa vie. On ne cesse jamais d'apprendre parce que rien ne se répète à l'identique.

Le contraire du stagiaire qui apprend est monsieur Je-sais-tout, le théoricien. Il n'y a rien d'étonnant à ce que Levrat se positionne de ce côté, mais c'est intéressant. Le théoricien a du mal avec la pratique parce que la réalité dans laquelle il faut agir est souvent plus complexe que la théorie. À l'inverse, les personnes pratiques ne sont pas des fans de la théorie, justement parce qu'elles agissent et qu'elles doivent accepter les leçons de la réalité. Rien contre les théoriciens, mais heureusement qu'il y a à Berne non seulement des «messieurs Je-sais-tout», mais aussi quelques personnes versées dans la pratique et des stagiaires qui continuent d'apprendre. Le choix des mots de Levrat est révélateur.

Mais passons maintenant au fond même de sa polémique: la politique européenne de Cassis, tout juste arrivé au pouvoir, a-t-elle déjà failli? Est-ce sa faute si Bruxelles menace maintenant la place financière suisse? Doit-on au sympathique Tessinois le fait que l'UE emploie les grands moyens et qu'elle exige presque impérativement de la Suisse la signature du désastreux accord-cadre qui entraînera pour nous l'adoption automatique du droit communautaire, les juges étrangers et des sanctions en cas de non-respect des ordres de Bruxelles?

C'est absurde! Levrat le sait aussi. Ce n'est pas Cassis, mais la présidente de la Confédération, Doris Leuthard, qui a été le moteur de la politique européenne de l'année dernière. Lorsque Jean-Claude Juncker est venu à Berne, ils étaient en parfaite syntonie. Le ministre des Affaires étrangères Didier Burkhalter, proche du PS, a aussi joué un rôle majeur jusqu'à sa démission. Et qui est de nouveau en charge du dossier de l'UE aux Affaires étrangères? Mais c’est bien sûr la secrétaire d’État Pascale Baeriswyl, également PS, à la tête d'un corps diplomatique qu'on ne froissera pas en lui prêtant de n'avoir qu'une propension limitée à l'euroscepticisme.

Donc, quand Levrat tire sur Cassis, c'est uniquement parce qu'il ne peut pas tirer sur ses collègues du parti et sur ses amis politiques qui sont responsables de cette politique européenne que Levrat trouve soi-disant si mauvaise. «Soi-disant» parce que la critique de Levrat à Cassis n'est pas seulement fausse, mais aussi insincère. Que Levrat trouve-t-il de si terrible à la situation européenne actuelle? Que l'UE de Juncker menace la place financière suisse? Ou que Bruxelles veuille nous imposer un accord-cadre? Toute la Suisse sait que les camarades de Levrat applaudissent quand des autorités étrangères s'en prennent aux banques suisses. C'est ce que revendique depuis des années son parti qui veut renverser le capitalisme. Et l'accord-cadre souhaité par Bruxelles? Ici aussi, la politique de Levrat coïncide avec celle de Juncker. Son PS ne veut pas seulement l'encadrement, il souhaite la pleine adhésion de la Suisse à l'UE. Les menaces de Juncker sont la mise en application du programme de Levrat.

Certes, la politique est un jeu d'échecs grandeur nature, elle est aussi combat, feinte, hypocrisie, faire-semblant. Tout le monde le fait, pas seulement Levrat. Néanmoins, l'insincérité est remarquable. Pas une seconde, le chef du PS ne croit le nouveau ministre des Affaires étrangères responsable des conflits avec Bruxelles. Avec ses attaques, il veut intimider Cassis, le faire fléchir, changer de direction. Levrat veut «burkhaltériser» Cassis.

La nouvelle année va préfigurer la décision en matière de politique européenne. L'épreuve de force approche. À Bruxelles, la nervosité augmente. À Berne, aussi. L'enjeu va bien au-delà de savoir si la Suisse conclura un quelconque accord institutionnel avec l'UE. L'enjeu est de savoir si une petite démocratie directe indépendante, qui entretient d'excellentes relations avec l'UE, a encore le droit d'exister au cœur de l'Europe, sans devoir se fondre dans l'UE. L'enjeu est de savoir si la Suisse subsistera comme un pays dans lequel les citoyennes et les citoyens ont le dernier mot.

Jusqu'à présent, le Conseil fédéral était à une majorité de 4 contre 3 favorable à un rattachement institutionnel à l'UE, sous la coupe des juges européens. Avec Cassis, elle pourrait basculer de l'autre côté. Avant son élection au Conseil fédéral, le Tessinois se prononçait clairement contre la reprise automatique du droit communautaire et contre les juges étrangers. Depuis son élection, il revient un peu dans son discours sur ses positions, ce que l'UDC, qui l'a porté à son poste, enregistre avec irritation. Mais jusqu'à présent Cassis est plus ferme que ce que ses critiques supposent. Sinon Levrat ne serait pas si agressif.

Une clarification sur la question européenne serait la bienvenue. Et nécessaire. Mais l'exemple du président du PS montre qu'on ne joue pas franc jeu. Ce que disent les politiciens ne coïncide pas nécessairement avec ce qu'ils pensent. Personne n'admet vouloir subordonner légalement la Suisse à l'UE devenue impopulaire. Néanmoins, des légions de fonctionnaires et la majorité des parlementaires travaillent inlassablement à un ancrage toujours plus fort.

Peut-être que les menaces et les chantages de Bruxelles clarifieront un peu les choses. Le temps des échanges d'amabilité feinte est terminé. En termes militaires, on pourrait parler d'une sorte de drôle de guerre. La Suisse aura-t-elle la force de conserver son modèle institutionnel performant, même si cela devait signifier renoncer à court terme à quelques agréments? Cela n'est pas si sûr. Mais la polémique contre le nouveau ministre des Affaires étrangères manque sa cible. Cassis reste un espoir.

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