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Le véritable enjeu
Image: Sebastian Willnow (DPA, Keystone)

Saxe

Ce n'est pas une attaque contre la démocratie, mais sa concrétisation.

Chemnitz, ville d'ingénieurs, d'innovateurs et de chimistes, l'ancien centre industriel du land, n'est pas la plus belle, mais l'une des villes les plus travailleuses et les plus ingénieuses d'Allemagne. L'industrialisation a commencé ici en 1815. Une habitante de Chemnitz raconte «qu'à cette époque dans la Ruhr ils en étaient encore à sculpter le bois».

L'histoire du roi de la locomotive, le Saxon Richard Hartmann, qui a commencé à construire des locomotives en 1848, alors qu'il n'y avait pas une seule voie ferrée à Chemnitz, est typique de l'esprit d'innovation et du dynamisme entrepreneurial des Saxons. Il fit tirer les locomotives sur les rails les plus proches par d'impressionnants attelages de chevaux. Les Saxons intuitifs ont souvent été en avance sur leur temps.

Les Saxons sont venus à bout des pires catastrophes au cours de leur histoire, y compris celles qu'ils se sont infligées. Ils ont survécu aux ravages de la guerre de Trente Ans. Lorsqu'ils ont été pillés par les Prussiens pendant la guerre de Sept Ans et que Frédéric le Grand emporta leur Trésor à Berlin, il n'a fallu que trente ans aux Saxons pauvres et vaincus pour devenir encore plus riches qu'avant.

Un adage saxon dit: «Apprends beaucoup à l'école. Ils ne peuvent pas t'enlever ce que tu as dans la tête. Tout le reste peut être reconstruit».

Les blessures infligées par l'histoire dans cette région sont aujourd'hui encore bien visibles à Chemnitz. Les dévastations causées par les bombes en 1944 et 1945 étaient considérables. Chemnitz a été presque entièrement rasée parce qu'on y produisait, entre autres, les moteurs du bombardier Messerschmitt d'Hitler et les véhicules de la société Horch, aujourd'hui Audi.

Ce que les bombardiers avaient épargné, les partisans de l'économie planifiée en sont venus à bout. Ils ont fait de Chemnitz la ville futuriste monumentale de Karl-Marx-Stadt avec de larges boulevards pour les défilés militaires et des bâtiments préfabriqués, façade en béton creuse d'un système qui a provoqué sa propre faillite. Mais là aussi, les Saxons qui représentaient seulement 20% de la population totale ont généré environ 40% du revenu national annuel de la RDA.

Quand le socialisme a commencé à décliner, les Saxons ont été les premiers à se révolter. Ils ont défilé dans la rue pour protester contre le régime sénile à Berlin, ainsi que pour la liberté et la démocratie. Vu d'aujourd'hui, tout semble s'être passé pacifiquement et sans trop de dégâts. Or, à l'époque, c'était très dangereux car le pouvoir avait donné ordre de tirer. Les combattants saxons de la liberté ont risqué leur vie.

Mais ce sont précisément les intrépides Saxons qui ont réussi à empêcher par leur force de conviction et une tactique intelligente que la réunification allemande, en particulier la liquidation du communisme à l'Est, ne se termine dans un terrible bain de sang, comme l'avait prédit en 1987 le célèbre historien Sebastian Haffner.

Nombre de ceux qui, à ce moment-là, étaient prêts à affronter les fusils de l'armée populaire nationale étaient de retour dans la rue, samedi dernier, à Chemnitz. La grande majorité a protesté contre une politique qui ne marche pas à ses yeux, qui va dans la mauvaise direction, qui gouverne sans les consulter, avec parfois des conséquences mortelles.

On devrait se remémorer ces faits et ces grands moments de l'histoire, surtout en tant que Suisse bien installé dans sa douillette bulle de prospérité, avant d'avancer des jugements superficiels sur le land de Saxe actuellement critiqué, torpillé et diffamé de toutes parts.

Lorsque les Saxons, lorsque les habitants de Chemnitz en ont assez, en ont par-dessus la tête, et qu'ils continuent malgré tout à descendre dans la rue, qu'ils ne se soucient pas de la présence de quelques nazis braillards, alors c'est que quelque chose ne va plus en Allemagne. Peut-être que les Saxons sont un peu extrêmes, peut-être qu'ils sont juste plus sensibles, plus exigeants, plus rigoureux, plus carrés en matière de justice et de respect des règles.

L'Allemagne officielle a désappris à parler avec ses critiques. Au lieu de les écouter, on réduit collectivement les Saxons à des extrémistes de droite. Il y en a, mais ils ne sont ni représentatifs, ni ne constituent un danger pour l’État allemand qui est exposé à des menaces bien différentes: islamisme, montée de la criminalité chez les demandeurs d’asile, immigration dans l’État providence, gaspillage de l’argent en Europe.

Les Saxons sont un peuple fascinant, épris de liberté, économe, travailleur, ponctuel et précis, semblable aux Suisses, avec lesquels ils partagent également un penchant pour une façon de s'exprimer sans ambages, pas toujours convenable. Toutefois, la panique des médias et du monde politique face à la contestation citoyenne en Saxe traduit une perte du sens des réalités. On ne comprend pas le land que l'on veut pourtant diriger.

Bien sûr, il y a des nazis en Allemagne de l'Est, mais il y a aussi des extrémistes de gauche, des léninistes qui veulent convertir l'Allemagne en une république communiste à la RDA. On entend beaucoup moins parler d'eux, mais si un crane rasé vocifère quelque part, toutes les caméras sont braquées sur lui. Il est compréhensible que les Allemands tiquent quand de telles images parcourent à l'envi le monde entier. Il est incompréhensible qu'aucune personnalité politique allemande n'ait eu le courage de se mettre devant la grande majorité des Saxons et de les protéger des calomnies.

Le plus grand scandale de la semaine dernière est que la chancelière Merkel et son porte-parole aient repris, sans vérification préalable, le mensonge de la propagande d'extrême-gauche selon lequel des Allemands avaient fait des «chasses à l'homme» contre des étrangers à Chemnitz. Bien que le bureau du procureur général de Saxe ait depuis longtemps démenti ces fausses nouvelles, aucune rectification n'est venue du quartier du gouvernement jusqu'à ce jour.

La coupe est pleine quand une cheffe de gouvernement dénonce ses citoyens. L’Allemagne semble piégée dans un angélisme superficiel et bien médiatisé. L'équilibre politique est perturbé. Merkel a poussé la pensée dominante tellement à gauche que toute personne qui n'est pas de gauche est automatiquement classée à droite et toute personne de droite automatiquement à l'extrême-droite.

Les Saxons sont l'avant-garde intellectuelle d'un malaise allemand très répandu. Les Saxons en ont assez qu'on les gouverne sans les prendre en compte. C'est pourquoi ils protestent. Ce n'est pas une attaque contre la démocratie, mais sa concrétisation.