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Surtout ne pas fâcher l'UE: le président Mattarella
Image: Alessandro Bianchi (Reuters)

La démocratie en fin de course

L'Italie est une monarchie, mais la Suisse n'a rien à lui envier.

L'Italie est un magnifique pays doté d’un énorme patrimoine culturel et riche de nombreuses traditions, bien plus qu'en France ou ailleurs. Sa population a une indifférence admirable envers son fonctionnement politique. On a l'impression qu'il lui importe peu d’avoir un gouvernement, ni de savoir qui est à sa tête. Les Italiens semblent, peu ou prou, avoir appris à vivre avec le dysfonctionnement de leur État, à le supporter. Quand j'ai demandé à un Milanais à l'époque pourquoi Berlusconi parvenait toujours à se faire réélire alors qu'il était pourtant un escroc, le Milanais me répondit en riant: «évidemment qu'il est un escroc, mais avec lui au moins, nous savons à quoi nous en tenir». Il tombait sous le sens qu'on avait besoin de plus d'escrocs honnêtes en politique.

Ce qui nous amène à l'actualité, sans savoir s’il faut classer le personnel actuel dans la catégorie des escrocs honnêtes ou malhonnêtes. Comme on a pu le lire, le président Sergio Mattarella a rejeté la liste des ministres de la coalition populiste de la Ligue et du Mouvement cinq étoiles. Il n'a pas souscrit à la proposition d'installer l'eurocritique Paolo Savona, âgé de 81 ans, soi-disant germanophobe, à la tête du ministère des Finances. La constitution conférait ce droit de veto à Mattarella. En Italie, le président a, de facto, le pouvoir d'un monarque qui peut corriger et réduire à néant les décisions démocratiques à sa guise. Ce dispositif semble avoir été mis en place, voilà des décennies, pour tenir à distance les communistes téléguidés de Moscou qui ont fait émergence après la Seconde Guerre mondiale.

L'Italie est une monarchie bourgeoise, comme ces jours derniers en attestent. Bien que le peuple ait donné une majorité dans les urnes à ces partis qui s'opposent à l'UE et à l'immigration illégale, on ne leur permet pas de former un gouvernement. Bien sûr, nous ne savons pas si le chef de la Ligue, Matteo Salvini, qui s'est entêté avec Savona, a délibérément cherché la provocation, la confrontation avec le président dans le but de faire voler en éclats la formation du gouvernement et de pousser à la tenue de nouvelles élections. Mais cela n'a pas tellement d'importance. Mattarella a justifié son veto en disant qu'une nomination de Savona aurait déstabilisé les marchés, c'est-à-dire l'UE, et mis en danger les économies des Italiens. Il a ainsi dénié aux électeurs, qui se sont majoritairement prononcés en faveur de partis opposés à l’UE, la capacité de porter un jugement responsable. Au nom d'une raison prétendument supérieure, la sienne, cet homme d'État a porté un coup d'arrêt à la démocratie.

Cet événement mérite d'être noté pour deux raisons. Premièrement, il met en évidence qu'un pays de l'UE comme l'Italie n'est plus souverain. La classe politique, la pensée dominante, a peur de traduire en actes des décisions populaires qui pourraient agacer ou fâcher Bruxelles. Bien que l'on puisse voter, les décisions électorales ne sont prises en compte que dans la mesure où elles se conforment aux attentes supposées de l'Union européenne qui servent, en l'occurrence, au chef de l’État à justifier son veto. Personne ne sait s'il s'agissait d'une simple déclaration ou d'un risque réel émanant de l'UE. Il n'est pas clair non plus si les Italiens se sentent menés en bateau par de telles manœuvres ou non. Qu'est-ce qui a motivé Mattarella? La soif de pouvoir? Un besoin de domination? Je pense que c'est plus banal: la peur. Le président ne voulait pas se risquer à des expériences. Sa décision prouve qu'en Italie, quand il en va de l'essentiel, ce ne sont plus les Italiens qui gouvernent, mais l'Union européenne.

Deuxièmement, la tendance à une forme de gouvernement post-démocratique dans l'UE n'est pas nouvelle. En février 2000, quatorze États membres ont réagi en adoptant des sanctions contre l'Autriche, en raison de la participation au gouvernement du Parti de la liberté (FPÖ), dirigé par Jörg Haider, dans le cabinet du chancelier Wolfgang Schüssel. Personne ne se souciait du fait que les électeurs autrichiens aient donné la majorité de leurs voix aux partis de la droite bourgeoise dans le cadre d'un processus démocratique incontestable. Applaudis de toute part, y compris des médias et des politiciens suisses, on a alors, tout à fait naturellement, assisté à la tentative, au vu et au su de tous, de saboter une décision électorale démocratique au nom d'une démocratie prétendument supérieure que les abolitionnistes de la démocratie revendiquaient leur. Le Premier ministre italien Silvio Berlusconi a également été évincé peu démocratiquement de ses fonctions il y a sept ans lorsque la chancelière allemande, Angela Merkel, et le président français, Nicolas Sarkozy, l'ont contraint à des réformes si drastiques qu'elles lui ont coûté sa majorité. Berlusconi fut remplacé par le technocrate Mario Monti, proche de l'UE, qui a ensuite reçu sans tarder les aides financières demandées à l'UE qui avaient été refusées à Berlusconi.

L'Italie est une monarchie, gouvernée depuis Bruxelles, mais la Suisse a-t-elle quelque chose à lui envier? La non-application de l'initiative contre l'immigration de masse a été justifiée par les mêmes arguments que ceux invoqués par le président italien Mattarella pour refuser le poste de ministre à Savona, critique de l'UE: son application fâcherait l'UE et nuirait à l'économie. Le Conseil fédéral et le Parlement ont suspendu la décision populaire au nom d'intérêts prétendument supérieurs, les leurs. On peut, ici aussi, se demander si cela tient à l'ivresse du pouvoir? Voulait-on ralentir l'UDC après sa victoire électorale avec une faute en représailles? Les deux ont joué, mais c'est aussi la peur de l'UE qui a prévalu au Palais fédéral. Regardons les choses en face, la plus grande menace pour la démocratie en Europe, ce ne sont pas les populistes, c'est l'Union européenne. Elle incarne une menace passive permanente contre quiconque veut s'opposer à ses intérêts.

De Roger Köppel