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Réprimande à mots couverts: Berset et Cassis (à droite).
Image: Peter Klaunzer (Keystone)

Cacophonie

Berset fait des remontrances à Cassis.À juste titre.

Le président de la Confédération, Alain Berset (PS), a raison de demander des explications au ministre des Affaires étrangères, Ignazio Cassis (PLR), à cause de ses déclarations contraires à la neutralité à propos de l'Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), autrement dit, de lui sonner discrètement les cloches. Cassis a critiqué dans une interview les travailleurs onusiens pour les réfugiés d'avoir entravé le processus de paix au Proche-Orient, principalement, parce qu'ils auraient maintenu l'illusion chez les Palestiniens déplacés et leurs descendants de pouvoir retourner dans leur patrie où se trouve actuellement l'État d'Israël.

Avec ses déclarations, Cassis a marqué des points à droite et, bien sûr, en Israël, parce qu'il a balayé, pour ainsi dire, d'un revers de manche la solution à deux États. La gauche et la partie palestinienne sont toutes deux scandalisées. Cassis peut éventuellement bénéficier de circonstances atténuantes vu qu'il n'est pas le seul à critiquer cet office. Le personnel de l'UNRWA passe pour être trop critique envers Israël et pro-palestinien. Ce qui n'est toutefois pas vraiment surprenant pour une organisation qui, depuis 1949, est en charge de la tâche ardue de s'occuper des Palestiniens expulsés d'Israël parce que les Israéliens ne le font apparemment pas eux-mêmes.

Mais je n'ai pas l'intention de m'aventurer ici au cœur de cette guerre sainte fratricide, qui couve depuis près de trois mille ans au Proche-Orient. Je veux juste expliquer dans ce qui suit pourquoi Cassis a tort et Berset raison. Ce cas est, par ailleurs, intéressant car il met en évidence la cacophonie qui enfle en politique étrangère de la Suisse. Cassis n'en est pas l'unique responsable. Le Conseil fédéral, le Parlement et les partis, jusqu'à l'UDC, contribuent à exacerber les problèmes.

Voyons, tout d'abord, l'UNRWA. Ce n'est, certes, pas une institution irréprochable. Je vous accorde volontiers que cet office onusien d'aide aux Palestiniens a un penchant en leur faveur. Il n'en reste pas moins qu'il fait exactement ce que le Conseil fédéral et la majorité du personnel politique suisse attendent de l'ONU, de gauche à droite: l'UNRWA s'occupe des réfugiés, et il le fait sur place. Il gère, entre autres, des camps de réfugiés avec des écoles et veille à ce que ces réfugiés puissent, un jour, retourner dans leur pays d'origine. C'est exactement ce que le PLR et l'UDC exigent depuis 2015 pour les populations syriennes déplacées par la guerre. Pourquoi ce que l'on exige résolument de l'ONU pour les Syriens serait-il erroné pour les Palestiniens?

Le crochet droit de Cassis contre l'UNRWA n'était pas franchement bien réfléchi, d'autant plus qu'il porte un coup à la neutralité. Le fait que l'office de secours entretienne chez les Palestiniens l'espoir de retour en Palestine (ou en Israël) dérange Cassis. L'arrivée de cinq millions de Palestiniens d'un seul coup serait effectivement problématique pour Israël. Or ce n'est ni la tâche d'une organisation d'aide aux réfugiés ni, en rien, celle de la Suisse que de s'immiscer en émissaire sur le terrain miné des relations israélo-palestiniennes. Le président de la Confédération, Alain Berset, a eu raison, il était bel et bien de son devoir de rappeler à l'ordre le ministre des affaires étrangères.

 

La Suisse s'engage dans sa constitution à la «neutralité armée permanente». La neutralité signifie que nous ne déclenchons pas de guerres, que nous ne participons pas à des guerres à moins d'être attaqués, que nous nous tenons à distance des alliances qui pourraient nous entraîner dans des guerres. Et pour finir, cela signifie que la Suisse évite tout ce qui pourrait mettre en péril sa crédibilité en tant qu’État neutre, donc impartial. Ce n'est pas par hasard que les gens parlaient jadis moins de neutralité que de «Stillesitzen» (rester silencieux). Celui qui est neutre a le droit de garder le silence en politique étrangère. Il a même parfois le devoir de se taire.

 

Or Berne prend ses distances à grands pas de cette attitude fondamentale inscrite dans la Constitution. Les autorités font assaut de prises de position et de communiqués. La confusion redouble, la cacophonie se fait retentissante. Voici un petit florilège des cas récents les plus flagrants: Cassis critique publiquement la dénonciation de l'accord sur l'Iran par le président Trump. Peu de temps après, le Département des affaires étrangères blâme en termes inhabituellement durs, avec de vives protestations diplomatiques, Israël et, de nouveau, les États-Unis en raison du transfert de l'ambassade à Jérusalem. Et comme si Cassis voulait contrebalancer sa partialité par une autre, il attaque maintenant l'office de secours aux Palestiniens auquel la Suisse contribue financièrement depuis des décennies.

Tout va à hue et à dia. Quels que soient les objectifs de ces prises de paroles ronflantes et dépourvues de vision, ils n'ont rien à voir avec la fiabilité avérée de la neutralité. Toutefois, la loquacité du Conseil fédéral a déjà déteint sur d'autres organes de l’État. Au cours de la session d'été, le Conseil national devra prononcer, à la demande de la commission, une déclaration condamnant la guerre en Syrie – de quoi amplifier la cacophonie en politique étrangère, tout en violant, qui plus est, la Constitution. La politique étrangère est, sur le plan opérationnel, le domaine du Conseil fédéral. Le Parlement a un pouvoir de surveillance et uniquement le droit d'être consulté.

Qui s'y oppose? À vrai dire, personne. L'UDC se voit en gardienne de la neutralité, mais elle aussi agit en dépit du bon sens. Elle demande au Conseil fédéral, dans une proposition actuelle, d'examiner le transfert de l'ambassade de Suisse en Israël de Tel Aviv à Jérusalem. Bien sûr, l'intention sous-jacente est d'y procéder après examen. Difficile pour la Suisse de prendre plus clairement, plus radicalement parti dans le conflit du Proche-Orient: pour un peuple, contre un autre. Ce serait une nouvelle violation grave de la neutralité. Et probablement, la fin de la bonne vieille devise de la politique étrangère suisse: la parole est d'argent et le silence est d'or.

Roger Köppel