Éditorial

Autant en emporte Juncker

Juncker échappe à la grisaille du quotidien. Leuthard joue la mère de la nation. Matière pour un film d'Aki Kaurismäki.

De Roger Köppel

La politique, c'est de la comédie, du spectacle, parfois du théâtre de l'absurde. C'était le cas la semaine dernière lors de la visite d’État à Berne. Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker, a parlé de «soleil radieux». La météo a déteint sur lui. Les personnalités politiques suisses présentes rayonnaient et ronronnaient de bonheur. On a signé quelques contrats insignifiants et promis des montants qui ne sont pas encore approuvés. Tout ressemblait à de la vraie politique, mais a finalement donné l'impression d’un vide euphorique et laborieux. On a virevolté autour de presque rien, les protagonistes s'évertuant néanmoins d’y donner forme.

Deux personnalités politiques qui se sentent négligées se donnent mutuellement de l'importance. La présidente de la Confédération, Doris Leuthard, était à la recherche de la grande cérémonie officielle pour clore son année présidentielle. Faute d'alternative disponible plus séduisante, Juncker, le président de la Commission européenne, a été mis à contribution. Il a servi de caisse de résonance pour la répétition générale des futurs adieux à la scène de la présidente de la Confédération. Elle a joué le rôle de la normalisatrice qui décrispe prudemment les relations bilatérales et l'assurance avec laquelle elle a présenté l'absence éclatante de résultats de la rencontre à la conférence de presse finale a fait impression.

Le jovial de président de la Commission, Jean-Claude Juncker, a pour sa part épaté les diplomates en poste à Berne en se donnant la peine de s’y rendre. Le désespoir à Bruxelles doit être phénoménal. L'UE est enlisée sur tous les fronts. Les Britanniques obstinés ne se laissent pas abattre avec le Brexit. À Washington gouverne un homme qui incarne l'opposé de ce que l'UE veut être. Sans compter la chancelière allemande Angela Merkel toujours dans les cordes, tandis qu’un Emmanuel Macron arrivé au sommet parle certes poétiquement de l'UE, mais n'arrive pas à s'extraire du bourbier des problèmes de la France. Rien ne va plus. Toutes les occasions sont alors bonnes pour signaler qu'on est en vie.

Pour Juncker, la visite d’État à Berne était une distraction bienvenue à la morosité quotidienne. Il a pu néanmoins faire valoir l'illusion devant trois conseils fédéraux qu'après tout l'UE a encore quelque part une capacité d'action, même s'il faut y regarder de très près pour s'en convaincre. La Suisse est probablement l'un des derniers pays au monde à recevoir, toujours enthousiaste, un président de la Commission européenne avec de tels honneurs. Pour ne pas laisser passer cette opportunité, Juncker était même prêt à accepter le non cadeau du «milliard de cohésion» promis, qui devra d'abord faire l'objet d'une décision du Parlement et peut-être du peuple. Après le «soleil radieux» la «pluie», le fonctionnaire dit tout sourire qu'il allait maintenant laisser les Suisses se débrouiller. Il est révélateur que ces métaphores météorologiques soient à peu près la seule chose qui subsiste de ce sommet. Ce serait un merveilleux matériau pour le maître finlandais du cinéma dépressif, Aki Kaurismäki.

Qu'y a-t-il de remarquable du point de vue suisse? La politique européenne du Conseil fédéral est plus faite de théâtre que de substance. Les politiciens se sont rendus compte que le peuple ne veut pas d'un rapprochement avec l'UE. En même temps, ils ne souhaitent pas s'attirer d'ennuis avec Bruxelles. C'est la valse des hésitations, un pas en avant, un pas en arrière – dans l'espoir que les Britanniques sortent égratignés du Brexit alors que la Suisse passera entre les gouttes. Dans cet état d'âme complexe, il est important que le Conseil fédéral un peu confus sur le plan émotionnel reçoive les bonnes impulsions du Parlement. Pour tous ceux dont l'objectif majeur dans l'existence n'est pas de se réveiller un beau matin citoyen de cette UE institutionnellement faillie, tout dépend maintenant si le PLR se résoudra finalement à dire gentiment adieu à l'adhésion à l'UE, y compris à une adhésion passive dans le cadre de l'«accord d'amitié» de Juncker.

Restons optimistes! Le nouveau ministre des affaires étrangères, Ignazio Cassis PLR, n'avait pas particulièrement envie de défendre devant les caméras le «milliard de cohésion» et le contrat Juncker. Il a peut-être aussi laissé cette affaire à sa collègue Leuthard sur le départ dans l'espoir que le cauchemar des liens institutionnels avec l'UE soit également oublié avec le retrait de la politicienne PDC. Quant à la prestation glamour de la mère de la nation, on peut dire que même les politiciens les plus talentueux sont parfois gênés par leur propre vanité. En s'efforçant de s'en sortir ensemble par le haut, Juncker et Leuthard n'ont guère servi leur cause. La diplomatie des bises et des câlins devrait également avoir fait prendre conscience aux observateurs favorables à l’UE, plutôt de façon assez répugnante, que, toute sympathie mise à part, il règne actuellement force proximité et consensus entre la Berne fédérale et Bruxelles. Est-ce que les travailleurs et les syndicalistes apprécient beaucoup que les caisses de la Confédération soient toujours pleines à ras bord pour la prétendue solidarité avec l'UE alors que l'argent manque partout pour l'AVS suisse?

Les politiques devraient de toute façon peut-être s'occuper un peu moins de l'UE et un peu plus du monde. Les États-Unis ont déjà mis la main sur le secret bancaire. Trump veut maintenant baisser drastiquement les impôts. La déréglementation de l'économie est déjà en cours. La cheffe du gouvernement Theresa May va aussi, tôt ou tard, actionner vigoureusement le levier fiscal pour rendre le Royaume-Uni plus attrayant pour les entrepreneurs et les riches. La Suisse dégrade au même moment son cadre fiscal sous la pression de l'UE. Sans contrepartie, ici non plus. Un compromis fiscal dévastateur a été négocié entre la ville et le canton de Zurich peu avant l'heure de bouclage de ce numéro. Même l'UDC jubile. C'est un signal d'alarme, mais peut-être pas le dernier mot. L'UE de Juncker vacille, la réalité s'impose. Tous ne l'ont pas encore réalisé à Berne, mais leur nombre grandit.

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