Éditorial

Égoïsme moral

La conseillère fédérale Sommaruga veut établir un pont aérien pour les réfugiés en provenance d'Afrique du Nord.

De Roger Köppel

Au début, je n'en croyais pas mes yeux quand j'ai reçu dimanche le courrier d'un journaliste qui me demandait mon opinion sur les tous derniers projets de la conseillère fédérale Simonetta Sommaruga: faire venir à l'avenir directement par avion des migrants d'Afrique du Nord en Suisse.

J'avais jusqu'à présent glissé, pour plaisanter, au gré de conversations entre amis, l'idée d'un pont aérien pour les réfugiés comme une aberration, une sorte de caricature de la politique d'accueil suisse. Je n'aurais pas cru possible qu’en Suisse la réalité rattrape un jour la satire.

Or, ce n'est pas une blague, et le sujet est sérieux: la ministre de la Justice veut bel et bien transporter, directement par avion, des migrants d'Afrique du Nord en Suisse. On ne sait pas si elle réfléchit également à un service régulier de ferry avec des navires de croisière en Méditerranée, mais on ne peut pas non plus exclure fermement l'idée.

Bien sûr, on ne parle plus maintenant que de vouloir sauver les «véritables réfugiés» ainsi que les «plus faibles et les plus vulnérables». Évidemment, Sommaruga affirme que l'ONU, l'UE et les autorités suisses en charge de la migration garantiront comme jusqu'à maintenant qu'il n'y aura pas non plus cette fois-ci de détournement du droit d'asile et que seules viendront en Suisse des personnes qui en ont effectivement absolument besoin. Et gardons-nous bien maintenant d'insinuer que ces vols gratuits inciteront désormais à se réfugier en Suisse nombre de personnes qui n'avaient nulle intention de fuir. Personne ne s'en va volontairement.

Il y a peut-être encore quelque part des gens qui croient ce blabla de la ministre de la Justice. À mes yeux, Sommaruga a perdu sa crédibilité au moins depuis une émission de télévision au début de l'été 2015. Avec des trémolos dans la voix en actrice talentueuse qui joue des rôles de caractère, elle a parlé à une journaliste romande des pauvres femmes et enfants syriens aux frontières de notre pays que l'on n'avait pas le droit de rejeter dans la misère. Les statistiques de ses propres bureaux prouvaient au même moment, sans l'ombre d'un doute, que les personnes aux postes frontières désireuses d'entrer en Suisse n'étaient pas des Syriens, mais presque exclusivement des jeunes hommes venant d'Érythrée.

Que doit-on penser d'une conseillère fédérale qui induit intentionnellement en erreur ses téléspectateurs, dans l'un des domaines les plus sensibles et les plus controversés de la politique, avec disons des contrevérités patentes pour ne pas parler de mensonge?

Entendons-nous bien, je ne cherche pas ici à jouer les moralistes. Personne n'est irréprochable. Et je sais aussi qu'il y a des situations dans la vie où, pour éviter un plus grand malheur, on a non seulement le droit, mais parfois même le devoir de commettre des péchés relativement véniels. Sans pieux mensonges, aucun mariage ne tiendrait et l'humanité serait en état de guerre permanent.

Mais là, c'était différent. La politique d'asile est un sujet particulier. Elle ne porte pas prioritairement sur des objets ou de l'argent mais sur des vies humaines. Il en va du désarroi et de la nécessité, de la compassion et de la solidarité avec les plus pauvres, il en va de sentiments à forte charge émotionnelle et de sentiments parmi les plus nobles dont les êtres humains soient capables.

J'ai fort peu d'estime pour le personnel politique qui abuse de ces sentiments moraux, les exploitent, afin de se mettre en valeur. Quand quelqu'un recourt aux mensonges pour jouer les bienfaiteurs, nous pouvons être sûrs que ces bonnes âmes parlent peut-être du bien, mais qu'en réalité il n'est question que d'elles-mêmes.

Égocentrisme moral. La conseillère fédérale Sommaruga entre pour moi dans cette catégorie. Ce qui lui importe n'est pas de faire le bien. Ce qui lui importe est de faire bonne figure.

L'égoïsme moral est une arme puissante, une drogue très prisée pas seulement en politique parce que beaucoup tombent dans le piège. Ils se laissent volontairement aveugler et enivrer, et ils sont volontiers prêts à se faire berner parce que le deal fonctionne dans les deux sens. Le sentiment exaltant d'être bon grandit tout le monde, ceux qui jettent de la poudre aux yeux comme les aveuglés. La personne qui rompt le charme récolte haine et mépris. Les gens se mettent en colère quand on les tire de leurs ivresses.

C'est le film que j'ai eu en tête en lisant dimanche les tout derniers projets d'asile de la conseillère fédérale Sommaruga. Pendant combien de temps encore cette politicienne va-t-elle surfer sur la vague internationale des réfugiés pour son propre compte? Pendant combien de temps encore va-t-elle utiliser la Suisse pour avoir sa minute de glorification morale personnelle en faisant porter les coûts exponentiels par les contribuables et les communes qui en souffrent d'ores et déjà? Combien de jeunes hommes musulmans d'Afrique et du Proche-Orient la ministre de la Justice doit-elle encore faire venir par avion avant que ses collègues du Conseil fédéral se décident à siffler la fin de la partie?

Le scandale tient peut-être tout simplement, du moins je le ressens ainsi, à la façon dont cette femme politique s'octroie ici un privilège dont l'usage nous ferait entrer en conflit avec l'État de droit ou nous amènerait en prison, nous qui ne sommes pas conseillers fédéraux mais des citoyens lambda. Nous ne pouvons pas prendre l'avion pour l'étranger et ramener arbitrairement des femmes et des enfants pauvres et sous-alimentés pour les aider, quels qu'en soient les motifs. Pourtant, ce serait beaucoup moins choquant que les agissements de la conseillère fédérale parce que nous ne reporterions pas les coûts de notre humanité sur tous les autres.

Je ne supporte plus d'entendre la conseillère fédérale Sommaruga parler de solidarité, de compassion, etc., car ce qu'elle entend par là ne lui coûte rien, mais revient très cher à tous les autres. Et surtout parce que la solidarité dont elle parle est une solidarité de façade qui ne se soucie pas de la Suisse et des gens qui vivent déjà ici.

Mais l'affaire a du bon: quand je regarde les commentaires des lecteurs et des forums de discussion sur les sites des journaux qui ont écrit sur le pont aérien de Sommaruga, ils sont pleins de réactions critiques, voire carrément indignées. La grande majorité est horrifiée.

Ce ne sont pas là des débiles souffrant de troubles de l'empathie qui laissent libre cours à leur colère. Ce sont des citoyennes et des citoyens préoccupés qui ne veulent plus se laisser aveugler.

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