Éditorial

L'Espagne se désagrège

Les Catalans s'affranchissent de leur loyauté envers Madrid. L'Espagne doit s'helvétiser, sous peine de périr.

De Roger Köppel

«À quoi remarques-tu que tu es en Catalogne? Au fait que des personnes de petite taille te regardent de haut.»

C'est une plaisanterie de mon ancien professeur de géographie, mais qui voit juste: les Catalans sont comme les Espagnols, dont ils veulent se distancer plus ils les côtoient, un peuple très fier, très fort.

La situation n'a absolument rien de drôle comme le montrent clairement les événements bouleversants en Catalogne. L'Espagne se désagrège. C'est déjà profondément le cas.

Je n'exagère pas. L'Espagne arrive à un terme. Rien que le fait que les Catalans veuillent vraiment voter pour se séparer de l'Espagne est extrêmement alarmant.

Devoir, en plus, leur interdire de voter et arrêter des politiciens et des fonctionnaires est une catastrophe.

Mais il y a encore pire: le gouvernement central n'arrive même pas à empêcher par la force le vote qu'il veut interdire – malgré une débauche de moyens policiers.

Imaginez ce que cela signifierait pour la Suisse si la force des armes était le seul moyen de retenir les Tessinois.

L'Espagne est finie.

Qu'est-ce qu'un État?

Un État est un régime qui est accepté de plein gré par ses habitants et qui perd sa légitimité en l’absence de reconnaissance. L’État cesse alors d'exister.

Nous en sommes à ce stade en Catalogne. Bien sûr, le premier ministre Mariano Rajoy maintient encore l'unité du pays en recourant à la force.

Mais Max Weber et Hannah Arendt nous ont appris que le pouvoir ne s'obtient pas à la pointe du canon. Un régime qui doit s'appuyer sur la violence peut éventuellement survivre pendant quelque temps, mais il a perdu son autorité, son pouvoir.

Un expert a minimisé ce fait dans l'émission de radio «Echo der Zeit». Je crains qu'il se méprenne sur la situation. En temps normal, environ 3000 policiers de la Guardia Civil sont stationnés en Catalogne. Rajoy en a envoyé 11 000 pour le référendum dans la région renégate.

Le député européen Jordi Xuclà de Barcelone a déclaré à Weltwoche que la police nationale avait mis son pays en état de choc. Un vilain mot tombe: «terrorisme d'État».

Quelle est la racine du conflit? La Catalogne a une histoire très ancienne. Le pays a été conquis, ses habitants n'ont pas demandé à faire partie de la nation espagnole. Il a toujours aspiré à desserrer les liens, à avoir un statut spécial. Mais l'éloignement n'a probablement jamais été aussi grand qu'aujourd'hui.

Pourquoi? L'Espagne est une jeune démocratie, elle n'a que quarante-deux ans. Parmi les sept pères de la première Constitution, il y avait deux Catalans. Cette région rebelle a largement contribué au nouvel ordre politique, et la bonne entente régnait. La loi de 2006 a accordé aux Catalans un Statut d'autonomie qui leur garantissait plus d'espaces de liberté.

Le sujet qui fâche est aujourd'hui un arrêt controversé du Tribunal constitutionnel espagnol de 2010. Les juges sont revenus sur certains droits à l'autonomie. Cela a été mal perçu. En 2010, seuls 15 à 20% des Catalans étaient favorables à l'indépendance. Après le week-end dernier, ils sont bien plus de la moitié. On ne peut plus parler d'ébullition, le torchon brûle.

Dans les couples, il arrive que l'on partage le même toit, sans vivre pour autant ensemble. C'est ce à quoi ressemble la situation entre l'Espagne et la Catalogne.

La minorité matraquée scrute les réactions de Bruxelles: l'UE invoquera-t-elle son article 7? Il accorde le droit à Bruxelles de prendre des mesures contre les pays qui violent les droits civiques fondamentaux. C'est ainsi que les Catalans se sentent traités par l'Espagne.

Ou bien l'UE soutiendra-t-elle et renforcera-t-elle le centralisme étatique? Les Catalans ont toujours été favorables à l'UE parce qu'ils ont vu en elle un garant de la démocratie contre les traditions dictatoriales franquistes. Et, sans doute aussi, à cause des nouvelles autoroutes et des millions dont ils ont bénéficié au titre de la redistribution.

Aujourd'hui, ils sont plus méfiants. L'UE se conçoit certes comme une institution promotrice de la liberté, mais concrètement Bruxelles renforce les gouvernements centraux et les administrations, au détriment des parlements et des citoyens.

Pour nombre de Catalans qui veulent se détacher de Madrid, la Suisse est le modèle à suivre. Ils ne veulent pas sortir de l’Espagne, mais aspirent à un fédéralisme tel qu'il a fait ses preuves ici depuis des siècles. La Suisse fonctionne parce que personne n'impose à l'autre sa culture ou son opinion – savoir «vivre et laisser vivre». Un modèle séduisant qui fonctionne.

L'Espagne a été pendant des siècles une monarchie ultra-conservatrice, puis une dictature. Depuis quelques décennies, le pays a un régime démocratique. L'image positive que l'on a du pays et de ses habitants est un peu trompeuse. L'une des guerres civiles les plus sanglantes d'Europe y a fait rage voilà seulement quatre-vingts ans. Les passions politiques sont vivaces.

Raison de plus pour penser qu'il faut traiter avec respect et ménagement des minorités puissantes. Sans compter que les Catalans envoient plus d'argent à Madrid qu'ils n'en reçoivent en retour. Rajoy recourt à la politique du rouleau compresseur par manque absolu d'instinct. Qui sait tout ce qu'il a détruit de cette manière.

Maintenant, le Premier ministre devrait apprendre de la Suisse, si la cohésion de son pays lui tient à cœur. Le conflit du Jura est un exemple instructif pour lui. Les Bernois croyaient aussi à l’époque qu'ils devaient être durs, obstinés et inflexibles. Cela a provoqué la rupture. Rajoy devrait helvétiser l'Espagne. Sinon l'Espagne périra.

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