Éditorial

Point de la situation

Il y a de l'effervescence partout, que cela signifie-t-il pour la Suisse?

De Roger Köppel

Nous vivons des temps agités et insensés. Bouleversements, surprises, revirements complets et bizarreries en pagaille. Rien, ou presque rien ne se produit comme prévu. Dans l'ordre:

Trump: Les experts étaient morts de rire quand le magnat de l'immobilier a posé sa candidature. Personne ne l'a pris au sérieux. Il est aujourd'hui chef d'État, sous un feu roulant d'antipathies et de contestations déchaînées, dont la plupart doivent être comprises comme une stratégie a posteriori de dépassement du résultat de l'élection, un peu comme une psychothérapie, pour ceux qui ne sont toujours pas parvenus à le digérer.

Brexit: Presque personne n'avait pensé que les Britanniques trouveraient la force de se séparer de leur plein gré de l'UE. Il est beaucoup plus difficile et plus douloureux de rompre un partenariat politique que de s'abstenir d'en contracter un. Les Britanniques ont eu ce courage et ont feinté presque tous les partis, tous les instituts de sondage et la plupart des journaux. Le Premier ministre David Cameron, deux ans auparavant radieux vainqueur des élections, a démissionné, déprimé.  

Autriche: À bas bruit, l'ordre d'après-guerre s'est effondré dans la république danubienne. Des mouvements incroyables se sont mis en marche. Les partis établis ont dévissé, un Vert est devenu président. Et voilà qu'une figure montante gominée s'empare presque toute seule du pouvoir.

Allemagne: En Rhénanie-du-Nord-Westphalie, les sociaux-démocrates gouvernaient depuis des temps presque immémoriaux, dernièrement avec Hannelore Kraft. La favorite incontestée a échoué, stoppée net par un candidat de la CDU, genre bon élève, faisant figure de renouveau, qui a étalé sa supériorité face à Kraft avec des chiffres et des statistiques.

Merkel: La chancelière caméléon, souple et tenace à la fois, passait pour finie à l'automne 2015, engloutie par la crise des réfugiés qu'elle avait forgée de toutes mains. Aujourd'hui, Merkel fait figure de pilier dans le paysage politique. Certes souple, tendance girouette – en matière de politique d'asile, elle est passée en mode endurance –, mais finalement reste l'une des rares constantes fiables de la mobilité dans cette tempête estivale de surprises.

Theresa May: La successeure de Cameron, sortie du chapeau, s'est surestimée quand elle a annoncé avec assurance il y a quelques mois des élections pour renforcer son pouvoir personnel. Toutefois, tous les commentaires dont je me souvienne lui prédisaient un triomphe glorieux. La réalité n'a une fois de plus pas collé au scénario.

Il est intéressant de noter que les Britanniques ne font pas vraiment confiance aux deux grands partis. Son rival travailliste, Jeremy Corbyn, un socialiste de la vieille garde comme sorti du musée de cire, a certes été proclamé grand vainqueur bien qu'il ait fait presque aussi mauvaise figure que Gordon Brown avant sa démission involontaire. Ces élections n'ont pas été un vote anti-Brexit. En Écosse, les adversaires du Brexit ont reculé et les conservateurs gagné du terrain. Les plus grands objecteurs au Brexit, les libéraux-démocrates, ont massivement reculé, tandis que les électeurs de UKIP, considérés comme de droite, ont voté en masse pour la gauche. Excentricité totale.

Macron: Peut-être l'homme surprise le plus surprenant d'aujourd'hui, élevé par des journalistes impatients au rang d'anti-Trump, de sauveur de l'Europe qui ne se contente pas de réparer sa France en mauvais posture, mais veut remettre l'UE chancelante sur les rails avec Merkel. En dépit de l'exultation médiatique exagérée, politiquement motivée, Macron fascine comme initiateur d'un mouvement sorti du sol en un rien de temps et taillé sur mesure pour lui personnellement, qui a mis en pièce l'establishment. À moins que Macron ne soit que le nouveau visage de l'ancienne élite? Soit dit en passant, le Front national maintenant minoré dans la presse qui jubile est pratiquement aussi fort qu'après les dernières élections.

Quelles tendances se dessinent? Les électeurs semblent un peu déconcertés et désorientés en Occident. Ils se méfient des partis traditionnels. Personne ne croit plus vraiment aux constructions aberrantes des années nonante, en particulier à l'expansion de l'UE, à l'exception des journalistes et du Conseil fédéral suisse. Des outsiders comme Trump, antipathique à un grand nombre de personnes, bénéficient du mécontentement. On espère qu'ils feront au moins souffler un peu de vent nouveau. Les élites se rendent compte que leurs espoirs s'envolent. Voilà pourquoi elles parlent ainsi que leurs médias du «danger populiste» et des «risques de la démocratie». En fin de compte, elles bricolent des méthodes pour limiter le pouvoir des électeurs qui désertent.

Et la Suisse dans tout cela? Le ras-le-bol se répand aussi chez nous. De plus en plus de gens se tiennent à l'écart des élections et des votations, surtout dans les régions rurales. Ils voient une politique qui produit peu d’effets et qui n'aboutit à rien. Ils votent, mais les politiciens refusent de traduire en acte les décisions populaires. Ils sont probablement nombreux à avoir l'impression que cela ne sert de toute façon à rien.

Qu'est-ce qui est bien ou le serait? La Suisse est l'organisation d'entraide qui marche le mieux en Europe. Le pays a surmonté d'innombrables crises et tempêtes. Pourquoi? Nous n'avons pas les meilleurs citoyens, mais nous avons le meilleur État. La Suisse est indépendante, donc flexible, ouverte au monde également en dehors de l'Europe. Ses politiciens ont moins les mains libres. Le contrôle des coûts fonctionne mieux grâce à la démocratie directe.

Et pourtant, le Conseil fédéral ressasse l'idée folle de river institutionnellement la Suisse par le biais d'un «accord-cadre» à l'UE vacillante, de facto en faillite. Ce serait la plus mauvaise décision au plus mauvais moment. Par gros temps, on ne se met pas un carcan institutionnel en plomb, mais on nage pour se sauver. L'indépendance signifie la mobilité: seule la Suisse sans attaches peut échapper aux déflagrations des bombes, absorber les chocs.

La Suisse sait comment survivre dans un monde pris de folie. Depuis des siècles. Donc, prière d'éviter les expériences politiques. Cultivons ce qui a fait ses preuves: un État relativement léger, des impôts modérés, une politique non pas dans l'intérêt des politiciens, mais des gens qui vivent et travaillent ici, la neutralité précisément quand des fronts se reconstituent à l'extérieur et que des guerres font rage, la démocratie directe, les décisions populaires!

L'expérience de la Suisse nous enseigne que ce n'est pas l’État, ni les politiciens qui régleront les choses, le sauvetage, s'il en faut un, viendra de la vie réelle.

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