Éditorial

L'État total

Pourquoi l'économie planifiée s'impose-t-elle en Suisse?

De Roger Köppel

J'ai passé ce dimanche électoral au bureau à rédiger la nouvelle édition qui paraît un jour plus tôt en raison de l'Ascension. Je pensais que le résultat serait plus serré pour le projet sur l'énergie. Secrètement, j'espérais, bien sûr, un rejet mais comme pour Trump et pour le Brexit mon intuition a vu faux. J'avais à peine cru possible que les Britanniques sortent de l'UE et que les Américains choisissent l'outsider aux cheveux blonds. Un «non» à la transition énergétique du Conseil fédéral, financée par la dette, me semblait rétrospectivement plus probable.

Que signifie cette décision populaire? C'est une autre victoire d'étape pour les partisans politiques de l'État et des subventions, qui veulent lui transférer un rôle prééminent dans l'organisation de nos vies. Et c'est, bien sûr, une victoire personnelle pour la conseillère fédérale Doris Leuthard, qui s'est démenée pour faire campagne pour son projet, avec un charme indéfectible non seulement à la télévision de monopole, sous concession des autorités, mais aussi sans encombre, en tant que ministre des médias, dans les journaux du groupe Ringier, désormais étroitement liés à l'État.

La mue réussie de la présidente de la Confédération, crédible aux yeux du public, de l'ancienne championne de l'énergie nucléaire en défenseure résolue de la sortie du nucléaire a quelque chose de vraiment remarquable pour moi. Chez la plupart des autres personnalités politiques, la volte-face radicale de Leuthard leur aurait fait perdre toute crédibilité. Je suppose que cela tient à la nature fondamentalement volatile du PDC, à la mobilité fascinante du parti, quasiment érigée en dogme, qui a permis à l'Argovienne de s'en tirer, malgré tout, haut la main à la fin.

Si l’on fait abstraction du personnel politique, force est de se demander si nous assistons en Suisse à une sorte de changement des valeurs qui prend ses distances du modèle libéral traditionnel de la responsabilité personnelle et de l'économie de marché pour s'orienter vers une privation de liberté, pour ainsi dire bienveillante, plus fortement contrôlée par l'État et démocratiquement voulue, que viennent édulcorer cadeaux et subventions. Je suis convaincu que c'est actuellement le cas.

Le livre de l'ancien rédacteur en chef de Weltwoche, Lorenz Stucki, «Das heimliche Imperium – Wie die Schweiz reich wurde», m'a profondément marqué ainsi que mon orientation politique personnelle. Dans cette étude, courageusement écrite à l'époque, à contre-courant du socialisme des années 68, l'auteur expose dans une vision claire et intelligible pourquoi notre pays, pauvre par nature, sans puissance, sans colonies ni richesses minières, a pu devenir l'un des plus grands havres de prospérité du monde.

Pour Stucki, la clé résidait dans notre régime libéral, cette démocratie citoyenne au vrai sens du terme, qui est resté concentré sur les intérêts de ceux qui doivent gagner eux-mêmes leur vie au sein du marché. Le mot «État» comme garant direct, facilitateur, voire créateur de prospérité n'y figure pas. L'État était important, mais seulement comme gardien et garant d'un cadre juridique stable dans lequel les gens doivent chercher leur avantage le plus librement possible. «L’énorme liberté de la performance», telle a été, en résumé, la formule suisse du succès pour Stucki.

Que reste-t-il de ce credo fondamentalement libéral? Il est sous pression. L'État croît et s'étend. Au milieu des années 90, ce fut un petit scandale intellectuel lorsque Kaspar Villiger, alors conseiller fédéral PLR, a redéfini dans un article de la NZZ l'État radical-libéral comme une sorte de coartisan et d'aide, abandonnant son rôle de père sévère pour celui de mère bienveillante. Entre-temps, cet «État Pampers» décrit par Villiger prévaut dans la plupart des domaines: les dépenses fédérales atteindront bientôt plus de 70 milliards de francs suisses. C'est plus du double qu'en 1990. Pas moins de 35 000 employés fédéraux s'emploient chaque jour à justifier leur existence pour un salaire annuel moyen lucratif de 120 000 francs, et ce, dans les ateliers protégés du secteur public.

Qu'y a-t-il de si envoûtant dans le socialisme? Qu'y a-t-il de si attrayant dans l'économie planifiée? Le projet sur l'énergie le montre clairement.

Premièrement, le charme de l'économie planifiée réside dans le fait que le pays se dote ainsi d'une armée de dépendants et de profiteurs. Nombreux sont ceux qui en tirent bénéfice au détriment d'autres qui, toutefois, ne réalisent pas encore qu'en fin de compte ce sont eux qui paieront la note. Le système s'effondre dès qu'il n'est plus possible de nier ou de cacher la réalité des coûts.

Deuxièmement, si l'État couche avec l'économie, c'est d'abord agréable et confortable pour toutes les parties. Ce qui compte, ce n'est plus la performance sur un marché imprévisible, mais la qualité des relations personnelles entre les autorités et les entreprises. Pour celles qui se sont acoquinées avec lui, l'État veille, ce qui pour un temps en facilite la gestion pour les managers. Mais plus d'État signifie inévitablement plus de corruption. Car plus d'État signifie moins de concurrence et moins de contrôle des acteurs exclusifs qui sont, par conséquent, de plus en plus puissants et de plus en plus corrompus.

Troisièmement, le socialisme flatte le gène de l'espoir et de la mégalomanie chez l'homme. Il s'adresse à ces fibres réceptives en nous au message qui dit que tout est possible, même de se jouer de la réalité, à condition d'unir ses forces et de bonne volonté. Leuthard et ses alliés ont promis monts et merveilles au peuple. L’accès au nirvana des énergies renouvelables serait pratiquement gratis, pour quarante francs par an. Face à cela, le «non» tranchant, sans fioritures, des adversaires avait le charme du béton dur.

La Suisse n'est pas encore l'Italie, qui croule depuis des décennies sous la bureaucratie d'avocats malveillants. Mais la tendance reste inquiétante. L'histoire nous enseigne, néanmoins, qu'il faut rester confiants: jusqu'à présent, chaque évolution négative a généré, tôt ou tard, en Suisse une réaction de rejet salvatrice. Tant que notre démocratie reste la plus ouverte et la plus directe possible, les plus grandes erreurs pourront être rectifiées.

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