Éditorial

Fureur migratoire

Libre circulation des personnes: on dit oui par peur de dire non.

De Roger Köppel

J'ai lu quelque part que la libre circulation des personnes, c'est-à-dire mon droit d'immigrer dans n'importe quel pays et d'y revendiquer, par exemple, un travail ou des allocations de chômage, serait libéral. Je me demande qui sont ces libéraux qui croient de telles absurdités.

Supposons que les 500 millions d'Européens, théoriquement susceptibles aujourd'hui d'immigrer en Suisse en vertu de l'Accord sur la libre circulation des personnes, le fassent réellement un jour. D'accord, ils n'auraient pas tous un contrat de travail, mais ils pourraient venir pendant quelques mois, car ils ont en effet le droit de chercher un emploi.

J'essaie d'entrevoir le lien potentiel avec le libéralisme si ces millions de mordus de la migration envahissaient la Suisse. On aurait probablement la même sensation de libéralisme que lorsque les Ostrogoths ont jadis immigré dans le puissant Empire romain, qui n'y a pas survécu, comme nous le savons aujourd'hui. Ce sont des scénarios possibles. La libre circulation des personnes signifie que nous n'avons plus aucun instrument légal entre les mains pour empêcher l'entrée de 500 millions d'Européens en Suisse. Notre politique migratoire s’est dissoute dans l'Union européenne.

La possibilité de considérer libéral d'ouvrir ses frontières nationales à tous les candidats à l'immigration reste pour moi un mystère. Si la libre circulation des personnes était réellement libérale, ce que beaucoup considèrent comme synonyme de raisonnable, on devrait alors logiquement l'étendre de l'UE au monde entier. Une telle idée folle ne germerait pas même dans l'esprit de ceux qui trouvent que la libre circulation des personnes en Europe est une bonne chose.

J'estime personnellement que la liberté de circulation est une erreur dévastatrice, pire, une erreur politique. Un de mes amis avocat l'a dit à juste titre: sans la liberté de circulation, il n'y aurait en Europe ni Marine Le Pen, ni Beppe Grillo, ni AfD, ni Geert Wilders. Le Brexit était aussi une conséquence directe de la libre circulation des personnes. Rien ne sape plus les fondements de la confiance déjà fragiles de l'UE que la poursuite de cette politique désastreuse que nous appelons libre circulation des personnes.

C'est la Suisse qui en souffre le plus. Faisons un petit rappel des dimensions. Au cours de l'année record de la politique d'accueil de Merkel en 2015, plus de 900 000 étrangers ont immigré en Allemagne. Il en a résulté une croissance nette de la population de 1,2%, soit plus du double des années précédentes. L'Office statistique parle du «plus grand excédent migratoire» depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Le monde politique a oscillé nerveusement entre euphorie et panique. Avant d'opter d'un commun accord pour la panique. Merkel a alors ordonné une volte-face radicale et bouclé les frontières.

À la lecture des journaux suisses aujourd'hui, on pourrait presque se laisser facilement séduire par l'idée que tout irait mieux chez nous. Les Suisses ont pris l'habitude de regarder périodiquement de haut les Allemands pour se bercer de l’illusion rassurante que leurs propres erreurs seraient moindres, comparées aux erreurs plus lourdes de notre voisin. Cela explique peut-être les gros titres de ces dernières semaines: «30% d'immigration en moins» (Patrik Müller); «L'immigration venue de l'UE atteint un plancher record» (Tages-Anzeiger); «L'immigration tombe à son niveau le plus bas depuis le début de la libre circulation des personnes» (NZZ am Sonntag).

Connaissez-vous la réalité de ce «plancher record» de l'immigration nette en Suisse durant l'année dernière? Il est de 90 000 personnes, soit en pourcentage 1,1%, ce qui correspond à un nouvel accroissement de l'ampleur d'une ville comme Winterthour. Tel est le grand succès de la politique migratoire, salué à l'unisson dans les médias.

Il n'y a pas de quoi. La politique d'accueil allemande a fait figure d'exception dans le sillage de la guerre en Syrie. En Suisse, la politique d'accueil est depuis dix ans une réalité quotidienne. L'accroissement annuel de la population oscille entre 1,1 et 1,4% depuis l'introduction de la libre circulation en 2007.

En dix ans, la population suisse a augmenté de 800 000 personnes. Néanmoins, en décembre dernier, le Parlement s'est offert le luxe discutable d'édulcorer, jusqu'à la rendre méconnaissable, la décision populaire contre l'«immigration de masse» par égard envers l'UE.

C'est dangereux. Dans l'UE, l'ouverture des frontières a engendré le radicalisme et la xénophobie. Le Pen en prend la tête, tandis qu'en Italie sévit le drôle d'humoriste Beppe Grillo. En Suisse, on est parvenu jusqu'à présent à éviter de telles dérives. Mais l'immigration continue et, avec elle, la hausse du chômage parmi les étrangers venus de l'UE. Les Portugais (7%), les Polonais et les Hongrois (respectivement 10%) ainsi que les Bulgares (près de 13%) sont particulièrement menacés. Évidemment, ces laissés-pour-compte restent en Suisse où ils perçoivent nettement plus d'aide sociale que chez eux.

La libre circulation des personnes était une erreur. Par conséquent, mettons-y un terme. Je ne veux pas pour l'instant entrer dans le débat sur la meilleure manière de procéder. Je me contenterai de dire que cela peut probablement se faire sans dénoncer l'Accord sur la libre circulation des personnes, mais que nous devons parer à toute éventualité, bien entendu.

Se peut-il que l'UDC tourne autour du pot? Précisément pour un parti qui a pour programme «l'autodétermination», il devrait être clair qu’il incombe à chaque pays de décider qui il laisse entrer sur son territoire. C'est une décision qui relève de la politique, non de l'entreprise.

Hormis quelques individus de gauche qui font ainsi passer plus facilement leurs revendications, personne n'est franchement convaincu par la liberté de circulation. On dit oui par peur de dire non.

Je suis favorable à l'immigration. Mais tout est question de dosage. Et c'est nous qui nous fixons la bonne mesure.

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