Éditorial

«Allez vous faire voir!»

Les élites politiques et économiques ne se soucient pas des citoyens ordinaires.

De Roger Köppel

Dans l'ardeur du débat qui faisait rage en janvier 2014 sur l'«initiative contre l'immigration de masse», une table ronde s'est déroulée à la Volkshaus de Zurich. Du côté des adversaires, le syndicaliste Paul Rechsteiner et le grand dirigeant, le radical Philip Mosimann, alors patron du groupe Bucher Industries, faisaient valoir leurs arguments. PLR et PS faisaient bloc et avançaient les arguments habituels: l'initiative contre l'immigration de masse était censée nuire à l'économie, réduire la prospérité et compromettre les intérêts des entreprises. Il ne fallait en aucun cas mettre en péril les «accords bilatéraux» puisque ces traités auraient enrichi et rendu la Suisse prospère. La libre circulation des personnes aurait tout particulièrement bénéficié au pays.

Lorsque l'heure des questions arriva, un Suisse d'un certain âge, aux cheveux gris, toujours en activité, s'est levé.

On lisait sur son visage qu'il bouillait intérieurement. Il s'empara alors du micro qu'il ne lâcha plus. Il ne supportait plus ce discours ronronnant. Il travaillait depuis des décennies dans le secteur privé, et c'était tout simplement un mensonge affligeant d'affirmer que la libre circulation des personnes allait dans l'intérêt des travailleurs. Bien au contraire. Depuis l'ouverture des frontières, tout était plus cher, les loyers, les prix. Il y avait de plus en plus d'embouteillages sur les routes. Il n'avait rien vu pour sa part des présumés gains de prospérité de la libre circulation des personnes. Il n'avait pas eu d'augmentation de salaire depuis des années. Son patron lui disait qu'il devait s’estimer heureux parce que dehors les Allemands faisaient la queue pour faire le même travail pour moins cher. La liberté de circulation était probablement bonne pour les entreprises. Les travailleurs d’ici se faisaient avoir. Il espérait que l'initiative contre l'immigration de masse serait adoptée pour faire enfin atterrir ceux d'en haut.

Je me suis demandé lundi dernier ce que cet homme doit penser aujourd'hui. Qu'est-ce qui se passe dans sa tête quand il voit comment la même gauche et les mêmes radicaux, auxquels il avait déjà fait face dans la Volkshaus, enterrent aujourd'hui, d'un commun accord, la décision populaire gênante qu'ils avaient en vain combattue dans les urnes? Disons les choses telles qu'elles sont: les soi-disant élites de la politique et de l'économie sont indifférentes aux soucis et aux préoccupations des gens. Elles s'occupent de leurs affaires. Les politiciens ne veulent pas fâcher l'UE, peut-être dans l’espoir d’un petit poste lucratif. Les organisations internationales voient d'un bon œil la Suisse qui se montre «ouverte au monde», critique des décisions populaires «populistes», pour reprendre les formules creuses au goût du jour. Ces politiciens et employés de l'État qui envoient maintenant par le fond l'initiative sur l'immigration sont des mieux dotés avec leurs jetons de présence, leurs indemnités de parlementaires et les rentes à vie du Conseil fédéral, leurs postes de fonctionnaires inamovibles, leur abonnement de première classe et leurs magnifiques apéritifs gratuits sous les coupoles romantiques du Palais fédéral où l'on peut autour d'un bon verre de vin blanc rapidement éclipser la vilaine réalité. Leur message à la majorité des électeurs et des cantons est clair: «Allez vous faire voir!»

Pourquoi être loyal quand c'est beaucoup plus facile en étant déloyal? C'est une vaste plaisanterie de voir l’entourage de l'ex-président Philipp Müller, les anciens radicaux, et son zélé second, Kurt Fluri, prétendre avoir maintenant fait une loi qui aide les chômeurs suisses. Avec cynisme, ils font comme si. La nouvelle loi, si elle passe telle quelle au vote final, n'apporte rien. Elle n'aidera ni les chômeurs ni ne limitera l'immigration. Par des moyens détournés, les entreprises peuvent continuer de faire venir de la main-d'œuvre pas chère de l'étranger. De quoi tourner encore un peu plus l'électeur en dérision. On fait du théâtre. Les gens sont pris pour des imbéciles. De sa chaire, la conseillère fédérale offensée pontifie d'un ton méprisant et docte, les lèvres assassines, pourquoi il ne serait soi-disant plus possible de mettre en œuvre une décision populaire telle qu'elle a été votée en son temps.

Il est tragique de voir comment l'économie se laisse embrigader. La joint-venture avec la gauche encourage les mauvaises forces, ceux qui veulent abolir le capitalisme et détruire le marché libre du travail. Les associations chevauchent un tigre qui va les dévorer. Sans oublier que le PS s'est fixé pour objectif de se débarrasser de l'économie de marché. Il veut supprimer la propriété privée. Caresser l’idée de faire alliance avec ce parti pour sauver la prospérité suisse témoigne de la déchéance intellectuelle des radicaux et de l'organisation faîtière economiesuisse, qui en est proche. Cela renforce l'impression auprès des gens extérieurs à tout cela que l'économie ne s'intéresse pas à la Suisse, que l'on peut s'asseoir sur la démocratie et l'État de droit quand cela sert ses propres intérêts à court terme. La confiance s'érode rapidement.

C'est un grand libéral, Friedrich August von Hayek, qui a dit que cela a toujours des conséquences fâcheuses dans les démocraties quand les classes dirigeantes donnent le sentiment aux gens qu'elles dérogent aux lois qui s'appliquent à tous. Une élite qui ne pense qu'à elle-même et non pas aux personnes qu'elle est censée servir est dangereuse. Les bonnes élites bénéficient d’un assentiment volontaire. Les mauvaises élites s'accrochent par tous les moyens au pouvoir. Le pays, la démocratie, les citoyens sont laissés pour compte.

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