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16.07.2008, Ausgabe 29/08

Dossier Colombie / Farc / DFAE

«Fais nous savoir s\'il te plaît ce que nous devons faire.» (traduction française)

De nouveaux documents accablent le médiateur suisse Jean-Pierre Gontard. Des courriels donnent à croire que le professeur genevois aurait transporté de l'argent pour le compte des terroristes des Farc. Ses supérieurs suisses continuent à vouloir dédramatiser la situation. Que savait au juste la conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey ?

Von Alex Baur

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La diplomatie helvétique en Colombie subit un revers après l'autre. Quelques jours après la libération militaire d'Ingrid Betancourt le président Uribe retirait officiellement à la Suisse son mandat de médiatrice. Mardi dernier, nouvelle escalade : les autorités de Bogota annoncent l'ouverture d'une enquête judiciaire à l'encontre de l'émissaire suisse, le Genevois Jean-Pierre Gontard, accusé de "concierto para delinquir", "association de malfaiteurs". Selon le procureur général colombien il existerait des éléments démontrant que Gontard a été à la tête d'une conspiration ou du moins qu'il y a participé.

Ce pas juridique est d'autant plus grave qu'en Amérique latine on est généralement très réticent à ouvrir une enquête judiciaire: une simple plainte n'y suffit pas. D'après le ministre de la défense Juan Manuel Santos des courriels découverts sur l'ordinateur de Raul Reyes, le commandant des Farc tué em Equateur, donnent à croire que Gontard avait en 2001 transmis à la guérilla marxiste une rançon d'environ 500'000 dollars, violant ainsi sa fonction de médiateur.

Dossier complet (en Allemand, partiellement traduit en Français). Tandis que la cheffe du département Calmy-Rey garde depuis le début de la crise - comme d'ailleurs toujours lorsqu'elle est sévèrement critiquée - un silence éloquent, elle a envoyé ses subordonnés devant la presse pour réfuter en bloc toutes les accusations: Monsieur Gontard "n'a jamais transporté une rançon", a indiqué le DFAE. Un contrat aurait été conclu avec l'institut de Gontard à Genève pour assurer la médiation. Conformément à ce contrat, "il était exclu d'accepter de l'argent ou des cadeaux ainsi que de demander ou de proposer des avantages quelconques servant à des fins illégales ou de corruption." Aux dires du secrétaire d'Etat adjoint Anton Thalmann (numéro 3 du DFAE), "rien ne permet de croire que Monsieur Gontard ait trahi son mandat de médiateur."

Gontard doit-il de l'argent aux terroristes ?

Téléchargez les courriels en espagnol en format PDF.Les communications par courriel qui sont à l'origine de l'accusation remonteraient à la période août-fin décembre 2001. La Weltwoche, disposant de longs extraits des échanges courriels de Reyes, en a déjà publié quelques brèves citations dans son dernier numéro (n°28/08). Ces documents témoignent non seulement des relations amicales entre Gontard et la direction des Farc, ils permettent aussi de deviner le rôle de Gontard, dépassant largement celui d'un médiateur neutre. Voici donc les extraits les plus importants pour permettre à nos lecteurs de se faire leur propre opinion sur cette affaire.

Le 27 août 2001 le "ministre des affaires étrangères" des Farc Raul Reyes écrit au secrétariat : "Avec Ricardo et Olga [deux hauts dirigeants des Farc] vous devriez réfléchir à la réception des 500'000 dollars que Jean-Pierre [Gontard] doit encore à Jorge [commandante Mono Jojoy]."

Dans un message du 4 septembre adressé à Jean-Pierre Gontard Reyes assure le Suisse de son amitié et regrette que "le gouvernement colombien nous empêche de nous rencontrer dans un de nos camps, comme nous l'avons déjà fait tant de fois." Pour mieux comprendre ce message, il faut savoir que dans le cadre des négociations de paix le Genevois avait déjà plusieurs fois rendu visite aux Farc et à leurs plus hauts dirigeants (parmi lesquels également Cano, l'actuel chef des Farc). Dans le même courriel (envoyé à Gontard) Reyes évoque également les 500'000 dollars : "Jorge [commandant Mono Jojoy] te salue et propose - si cela te convient - que tu lui remettes l'envoi [el encargo] à la fin du mois au Panama par l'intermédiaire d'une personne qui reste encore à déterminer."

Dans un message daté du 7 septembre Gontard répond : "J'ai bien reçu ton message et te suis très reconnaissant. Nous trouvons la proposition très bonne. Fais nous savoir s'il te plaît ce qui est nécessaire et ce que nous devons faire. A bientôt j'espère." Les chefs des Farc réfléchissent alors à la meilleure manière de réceptionner l'argent et décident que dorénavant il ne sera plus question que d'"agendas" que Gontard doit transmettre "dans une malette avec code numérique". Comme lieu de transmission on envisage l'hôtel Marriott de Panama-City ou le Grand Hôtel de San José au Costa Rica. On convient des mots de passe avec lesquels l'agente qui recevra la malette des mains de Gontard doit s'identifier ("Lui dira : Malheureusement je n'ai pas de parfum sur moi, seulement une crème pour les mains", elle lui répondra alors : "ça ne fait rien, c'est aussi un produit de cosmétique.")

La remise de l'argent prend du retard, pour des raisons de sécurité. Non pas que les Farc se méfient de Gontard, mais elles redoutent qu'il puisse être surveillé. Peu avant Noël la remise de l'argent a enfin lieu. Le 21 décembre 2001 l'homme chargé de l'opération au Costa Rica souhaite à Reyes "joyeux Noël et bonne et heureuse année 2002 pleine de succès" tout en lui annonçant le bon déroulement de l'opération : "Nous avons reçu sans ennuis la chose de Gontard [lo de Gontard]. Nous avons fait le compte et c'était complet. Au total 500, et nous attendons de nouvelles instructions." Les communications des semaines suivantes indiquent comment l'argent a été partagé et où il a été déposé. En fait, les autorités colombiennes ont par la suite réussi grâce à l'interception des courriels de saisir 480'000 dollars dans un appartement privé où ils avaient été entreposés.

Les autorités colombiennes estiment qu'il s'agit d'une partie de la rançon destinée à faire libérer en été 2001 les deux employés de Novartis détenus par les Farc. Elles accusent Gontard d'avoir personnellement transmis cet argent aux ravisseurs.

Toutefois, la destination exacte de cet argent n'est pas clairement indiquée dans les messages. D'après les articles publiés à l'époque les deux employés de Novartis, Hector V. et Andrei B., avaient été enlevés en juin 2000 à Bogota par des faux policiers en uniforme et emmenés dans la jungle. En juillet 2001 - un an donc après leur enlèvement, mais cinq mois avant le transfert d'argent - les deux ont été libérés. D'après les médias Novartis aurait alors versé une rançon non pas de 500'000 mais de 8 millions de dollars.
Quoi qu'il en soit, le demi-million a été versé après la libération des deux otages, et il n'est pas clair si c'est finalement Gontard en personne qui avait transmise la malette. La direction de Novartis et le DFAE prétendent que le professeur genevois n'a pas remis d'argent aux Farc lors de la libération des deux otages.

Compte tenu des messages, on a du mal à comprendre l'absolue certitude avec laquelle le DFAE affirme que Gontard n'a pas servi de courrier. Les courriels semblent indiquer le contraire. Déjà le simple fait que le nom de Gontard y apparaisse si en évidence et en rapport direct avec le transfert d'argent et qu'il en parle dans ses propres messages montre que le DFAE devra répondre à bien des questions.

Comment se fait-il que Gontard "doive" un demi-million de dollars au leader des Farc "Mono Jojoy" et se montre prêt à les lui transmettre ? En contrepartie de quoi cet argent a-t-il été versé? S'agit-il d'une partie de la rançon? ou d'un racket versé par Novartis aux terroristes ? Ou bien n'y a-t-il aucun rapport avec la libération des otages ?

Et d'une manière plus générale : le DFAE savait-il que son émissaire était impliqué dans le transfert d'un demi-million de dollars ? Ou a-t-il été trompé par ce même émissaire ?

Au DFAE on affirme avoir été tenu au courant de toutes les démarches de Gontard. Dans le cas controversé des deux employés de Novartis le canal de Gontard aurait été simplement "mis à la disposition" d'un tiers (Novartis). Le DFAE a soigneusement examiné les communications qui lui avaient été remises par les autorités de Bogota, et a pu dans un message envoyé au gouvernement colombien clarifier tous les points ouverts. La justice colombienne est apparemment d'un tout autre avis puisqu'elle vient d'ouvrir une enquête judiciaire.

Diplomatie helvétique en mauvaise posture

Un autre ensemble de courriels montre bien à quel point la diplomatie suisse s'est montrée partiale dans l'affaire des Farc. Le 18 juin 2007 Alfonso Cano, à l'époque encore un des adjoints du chef des Farc décédé depuis, Manuel Marulanda, alias "Tirofijo", a informé son supérieur d'une terrible bavure : "Bonsoir, camarade. A la suite d'une grave méprise notre unité a été attaquée par nos propres hommes nous prenant pour des troupes du ELN [n.d.l.r.une organisation de guérilla rivale]; se croyant attaqués par l'armée, les gardiens ont alors exécuté 11 des 12 otages. Cette grave erreur nous causera encore beaucoup d'ennuis. […] Je t'embrasse, Alfonso."

Que s'était-il passé ? En avril 2002, lors d'une opération casse-cou les Farc avaient enlevé dans la ville de Cali douze élus du parlement régional. Ceux-ci avaient été entraînés dans la jungle par la narco-guérilla et appartenaient aux plus éminents otages, à part Ingrid Betancourt. Cette bavure fatale s'est produite en juin 2007, donc au moment même où les négociations pour une solution "humanitaire" semblaient très avancées et le gouvernement colombien était - en guise de signe de bonne volonté - disposé à libérer vers Cuba un des dirigeants des Farc. Les gardiens des otages, attaqués par erreur par leurs propres troupes et se croyant faire face à une opération de libération militaire, ont tué avec sang-froid onze des douze élus - d'un coup de revolver dans le dos (les Farc privilégient cette méthode dans la mesure où elle laisse ouverte l'option de "tués lors d'une tentative de fuite").

Les obstructions des facilitateurs

Grâce à plusieurs ordinateurs portables et disques durs sur lesquels les forces armées avaient mis la main lors d'une opération commando en mars dernier, il est possible aujourd'hui de reconstituer avec précision bon nombre des crimes de la narco-guérilla.

Le dossier de l'assassinat des parlementaires est un exemple par excellence de la manière dont les Farc ont su manipuler la communauté internationale à coup de fausses informations. Ce qui est surtout grave du point de vue suisse, c'est que même le département des affaires étrangères qui d'habitude accueillait avec réserve les informations officielles en provenance de Colombie, s'est laissé piéger par la propagande des Farc. Au DFAE on se méfiait apparemment moins des terroristes que du gouvernement démocratiquement élu.

Le jour même du massacre le leader des Farc Tirofijo pose dans un mail trois questions à son adjoint Cano : "1. Est-ce qu'on peut tenir secret ce qui s'est passé, parmi les guérilleros et la population ? 2. Y a-t-il des militaires à proximité, des combats ont-ils eu lieu ? 3. Pouvons-nous garder le secret au moins jusqu'à ce que nos camarades soient relâchés ?" En tout cas, il faut d'après le leader retarder au maximum la publication de la nouvelle, mais préparer un communiqué pour le cas où. Si la deuxième question pouvait être répondue par l'affirmative, il était alors facile de rendre l'armée responsable de l'incident. "Si cela ne fonctionne pas", conclut Tirofijo, "nous allons nous excuser auprès des familles avec des argumentats politiques en accusant le gouvernement d'avoir trop tardé à procéder à l'échange humanitaire [intercambio humanitario]."

Les communications internes entre les chefs des Farc des jours suivants font état d'un débat portant sur la meilleure façon de désinformer. Le 22 juin 2007 Tirofijo propose la version selon laquelle les gardiens auraient dû battre en retraite devant l'attaque des forces armées et c'est à ce moment-là que plusieurs otages en fuite auraient été tués. "Camarada Timoschenko" (membre célèbre du secrétariat, n.d.l.r.) préfère plutôt attribuer la faute tout de suite au président. Alfonso Cano (l'actuel chef des Farc, n.d.l.r.) aimerait laisser ouverte - du moins pour le moment - la question de l'identité des agresseurs.

C'est cette version qui sera finalement retenue : les parlementaires auraient été tués dans une fusillade lors d'une attaque par des troupes non identifiées, annoncent alors les Farc dans un communiqué. Le 15 août 2007 le camarade Ivan Marquez "félicite" le secrétariat "d'avoir su gérer de manière exceptionnelle l'affaire des parlementaires. Même l'OEA [Organisation des Etats américains] admet l'hypothèse d'une fusillade."

Le gouvernement colombien a réagi par un démenti catégorique aux contrevérités des Farc. Le groupe de médiateurs, composé de représentants des gouvernements suisse, français et espagnol, s'est montré quant à lui très prudent. Il a certes condamné l'assassinat des otages, mais a aussitôt demandé une commission d'enquête indépendante et la poursuite du "dialogue". Ce qui signifie en fait que les médiateurs ne se méfiaient pas moins des affirmations du gouvernement colombien que de celles d'une bande de terroristes.

Dans son édition du 13 septembre 2007 le quotidien Basler Zeitung a résumé ainsi la position du Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE) : "Les politiciens enlevés par les Farc ont été probablement tués par les rebelles lors d'une attaque par des unités non identifiées. La Suisse a alors rappelé au gouvernement colombien la nécessité de poursuivre les négociations et a critiqué le recours à la force pour libérer les otages." Ceci correspond parfaitement à la position toujours adoptée par le DFAE sous la direction de la conseillère fédérale Calmy-Rey : en Colombie avait lieu un "conflit interne" entre deux partis belligérants équivalents, les "rebelles" et les forces de l'ordre. Dans cette perspective les guérillas constituent un problème non pas d'ordre criminel mais social qu'on ne peut pas résoudre par les armes, mais par le "dialogue". Le président colombien Uribe s'est aussitôt plaint de cette démarche de Calmy-Rey, accusant la Suisse de mettre l'état colombien sur le même plan que les Farc.

En fait, il n'y a pas grand-chose à négocier en Colombie. Le gouvernement élu par le peuple doit agir dans le respect de la loi et de la constitution, ne pouvant pas remettre en liberté des ennemis d'état, trafiquants de drogue, auteurs notoires de nombreux assassinats et enlèvements. De même l'autre principale revendication des Farc - la fin de la politique libérale, une constitution selon le modèle vénézuélien - sont inacceptables pour le gouvernement s'il ne veut pas trahir ses électeurs en cédant au chantage. Comme on peut le constater en lisant les courriels internes, l'organisation terroriste n'a aucun intérêt à trouver une solution au drame des otages. Elle sait pertinemment que ses revendications sont impossibles à satisfaire. Le seul but de cette opération aura été dès le départ la volonté de s'assurer par le biais des "négociations" une meilleure présence sur la scène politique internationale.

Les terroristes savaient fort bien que les familles des otages ne s'en prendraient pas à eux, plaçant plutôt le gouvernement sous pression. Aussi le site vénézuélien proche des Farc se faisait-il un plaisir de rapporter les propos modérés et pleins de compréhension que tenaient les proches d'Ingrid Betancourt sur ses ravisseurs. En revanche, le discours des familles à l'égard du gouvernement colombien était surtout critique, voire hostile. Il n'y a rien d'étonnant à cela : les proches des personnes enlevées sont en général prêtes à tout faire pour les victimes - au point de coopérer avec les ravisseurs.

Le calcul cynique des Farc a parfaitement fonctionné, et cela non seulement auprès des proches des otages : le chantage a été couronné de succès. Rien qu'en Europe environ 200 comités de soutien ont vu le jour au fil des ans, oeuvrant pour la libération d'Ingrid Betancourt et une "solution pacifique du conflit armé en Colombie." Selon leur logique, les terroristes apparaissent comme une sorte de phénomène naturel qu'on peut déplorer, voire condamner, mais la responsabilité finale incombe au gouvernement. Et dans cette tragédie "humanitaire" la Suisse a joué le rôle de médiateur. Les communications internes des Farc donnent à penser que Gontard leur aurait même servi de conseiller - pour tirer le profit "optimal" des otages - et de convoyeur de fonds.

Ignorance ou mensonge

Comme le rapporte le journal colombien El Tiempo le 27 juin 2008, quelques jours donc avant la libération de Betancourt, une entrevue imprévue et peu amicale avait eu lieu à Bogota entre le président Alvaro Uribe, Jean-Pierre Gontard et son collègue français Noël Saez. Uribe aurait interrogé les deux médiateurs sur les courriels et les a critiqués avec virulence : "C'est mal, très mal!" Il se serait montré particulièrement indigné par la rencontre dans son dos entre les deux "médiateurs" et Reyes, rendue publique par la Weltwoche il y a deux semaines.

Les relations tendues entre la Suisse et la Colombie ne datent pas d'hier. Officiellement le gouvernement colombien a certes toujours salué les propositions de médiation de la part de la Suisse, mais il a aussi à plusieurs reprises critiqué un soutien indirect de la Confédération aux Farc. En réponse aux protestations colombiennes, Le DFAE a toujours nié tolérer une représentation de l'organisation terroriste en Suisse. En mai dernier, un porte-parole du DFAE déclarait : "Dans notre pays, il n'existe aucune association ou structure liée aux Farc."

Or, les courriels montrent clairement que Lucas Gualdron, le représentant des Farc en Europe, installé à Lausanne, a joué un rôle central lors des négociations entre Gontard et les dirigeants des Farc. Les experts anti-terroristes de la police colombienne estiment que 80 % des activités des Farc en Europe - notamment le contact avec d'autres organisations terroristes et le trafic d'armes - passaient par Gualdron. Les courriels saisis des Farc témoignent même d'un cas où Gontard a transmis à Gualdron 2000 dollars de la part de Reyes.

Pour les démentis du DFAE que les faits contredisent il peut y avoir deux explications : soit on ignorait dans le département de Calmy-Rey avec qui l'émissaire Gontard négociait en réalité - soit on a consciemment trompé le public.

Traduction: Martin Rizek

Erschienen in der Weltwoche Ausgabe 29/08
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