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09.07.2008, Ausgabe 28/08

Dossier Colombie / Farc / DFEA

Le conseiller zélé de Calmy-Rey(traduction française)

Le médiateur Jean-Pierre Gontard a contribué à la libération des otages colombiens, toutefois à son insu et malgré lui. Après l’annonce d’une libération achetée, provenant de son entourage, la diplomatie suisse a définitivement perdu toute sa crédibilité.

Von Alex Baur

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Dossier complet (en Allemand, partiellement traduit en Français).Le soleil était au zénith le 2 juillet dernier lorsque l’hélicoptère peint en rouge et blanc s’est posé sur un champ de coca en pleine jungle, à 300 km au sud de Bogota. Huit hommes et une femme sont descendus de l’appareil. Les prétendus représentants d’une organisation humanitaire, accompagnés de deux faux reporters de télévision, ont été chaleureusement accueillis par les guérilleros.

Depuis plusieurs jours les guerriers de la jungle suivaient à la radio les reportages et les spéculations sur les négociations secrètes qui auraient eu lieu au plus haut niveau. Il était question de libérer quinze otages de haut rang se trouvant entre leurs mains. Les médias colombiens avaient aussitôt annoncé la venue de Jean-Pierre Gontard (Suisse) et Noël Saenz (France). Les deux émissaires sont depuis des années en contact avec les chefs de la narco-guérilla, et devaient selon certaines indiscrétions, rencontrer Alfonso Cano, le capo des capi, pour négocier les modalités de la libération. Le 1er juillet les kidnappeurs ont reçu de leur QG l’ordre de marche : une délégation „humanitaire“, amie de la guerilla devait venir chercher les otages à bord d’un hélicoptère et les amener chez Cano. Cesar et Gafas, les chefs locaux des Farc étaient chargés de surveiller le transport.

A la Hugo Chavez

Les otages avaient entendu à la radio l’annonce des négociations, sans vraiment pouvoir s’en réjouir. Trop souvent ils avaient déjà cru à une libération imminente. Plusieurs d’entre eux, notamment Igrid Betancourt, ont même commencé par résister lorsque leurs geôliers ont voulu les ligoter devant les caméras. L’opération en a pris un quart d’heure de retard. Sinon tout se déroulait exactement d’après le plan. Vingt-deux minutes après son atterrissage, l’appareil a redécollé avec à son bord les quinze otages, les deux chefs des Farc et la délégation humanitaire.

Depuis des mois les unités d’élite colombiennes avaient planifié cette action, l’ayant répété à maintes reprises, jusque dans les moindres détails. Psychologues, entraîneurs d’arts martiaux et de méditation, et même un maître d’arts dramatiques avaient assuré leur préparation. Le scénario de toute l’opération était calqué sur les images tv d’une libération analogue organisée en janvier dernier sous l’égide du caudillo vénézuélien Hugo Chavez. Même le MI-17, rouge et blanc, de fabrication russe, pouvant embarquer jusqu’à 24 passagers, était identique à celui utilisé en janvier. Seul l’insigne de la Croix-rouge manquait.

L’appareil ayant à peine décollé, les deux délégués „humanitaires“ ont neutralisé les deux commandants des Farc. Selon Ingrid Betancourt, les otages se seraient adonnés à la suite de cette libération inespérée à de tels épanchements de joie que le pilote a failli perdre le contrôle de l’appareil. La Colombie sortait d’un long cauchemar.

L’opération militaire, portant le nom de code „échec et mat“, vient s’ajouter à une série d’actions réussies contre les Farc et a un caractère hautement symbolique. Après des années d’attente impuissante et de négociations humiliantes avec les terroristes tenant tout un pays en otage, cette opération effrontée a porté un coup dur à la guérilla, sans aucune effusion de sang. „Une opération à cent pour cent colombienne“, comme tenait à le souligner le ministre de la défense colombien.

Le professeur genevois Jean-Pierre Gontard était déjà en route vers la Suisse lorsqu’il a appris la nouvelle de la libération, qu’il avait tenté en vain d’obtenir depuis six ans en „dialoguant“ avec les Farc. Or, comme le confirment les courriels internes de la guérilla, ce dialogue n’avait pas d’autre but que d’assurer la présence politique de l’organisation terroriste sur le plan international (Weltwoche, n°27/08). En réalité, il n’y avait rien à négocier : les Farc posaient leurs conditions, inadmissibles pour tout gouvernement respectant sa constitution.

Deux jours après la libération une information de la Radio suisse romande (RSR) a fait sensation : toute l’opération n’auraient en fait été qu’“une pure farce“, „une vaste mascarade“. En réalité, affirmait la radio publique suisse, des agents secrets américains auraient „acheté pour 20 millions de dollars“ Cesar, le chef des Farc, dont l’arrestation n’aurait elle aussi été qu’un simulacre.

Selon Frédéric Blassel, le journaliste responsable de cette information, le gouvernement chercherait simplement à détourner l’attention de ses difficultés. Cette nouvelle repose sur un vieux cliché: les Sudaméricains sont tous des corrompus et incapables de s’aider par eux-mêmes. De source anonyme, bien que prétendument sûre, cette information a été aussitôt reprise sans vérification par l’Agence France-Presse et diffusée dans le monde entier. Pourtant, toute une série d’éléments auraient dû inviter à la méfiance. A commencer par le point d’interrogation suivant le scoop qui permettait à la RSR de relativiser sa responsabilité.

On peut en effet se demander quand et comment Cesar, prétendument soudoyé, pourrait être récompensé alors qu’il est au centre de tous les intérêts. Ingrid Betancourt qui avait assisté en quelque sorte en direct à l’arrestation de Cesar, est convaincue que sa surprise n’était pas factice. Les USA et la France ont aussitôt démenti la nouvelle. A noter également la réaction de l’armée colombienne qui a non seulement contesté le paiement d’une rançon, mais a surtout diffusé plusieurs séquences de son enregistrement de l’opération, révélant par la même occasion toute la préparation de son coup.

L’opération de libération aurait été entamée il y a un an. Un soldat échappé après plusieurs années de détention par les Farc, avait apporté des informations précieuses sur les preneurs d’otages. Cesar était très bien connu de la justice colombienne comme assassin, ravisseur et baron de la cocaïne. Les enquêteurs ont alors placé sous surveillance une de ses amantes, Nancy Conde. Celle-ci était chargée d’acquérir à Miami des téléphones satellite et des appareils radio. Avec l’aide des Américains, la police a modifié ces appareils de manière à pouvoir intercepter tous les messages. Arrêtée en février dernier, Nancy Conde aurait ensuite accepté de collaborer avec les services secrets. Le prix : les Colombiens lui ont promis de ne pas l’extrader vers les USA.

500'000 dollars de rançon dans une valise

Entre-temps l’armée avait détruit des structures importantes des Farc à travers tout le pays. Les dirigeants étaient contraints d’expédier leurs ordres depuis l’Equateur et le Venezuela. Comme ils se méfiaient des liaisons téléphoniques et internet, les ordres les plus importants étaient transmis par le biais d’estafettes. Grâce à ses agents infiltrés au sein de l’organisation, les services secrets maîtrisaient le code secret de l’organisation de sorte qu’ils pouvaient manipuler à volonté Cesar.

Après plusieurs coups d’essais, ils ont osé le grand coup: le 1er juillet le geôlier en chef Cesar a reçu le faux ordre du haut commandement d’amener les otages sur un champ de coca où ils devaient être pris en charge par une „organisation humanitaire amie“. En annonçant la venue de Jean-Pierre Gontard et de Noël Saenz et leur rencontre avec le chef (qui n’a jamais eu lieu) les médias ont contribué à créer un climat favorable au stratagème.

Le Sonntagsblick n’a pas hésité à reprendre le canard : d’après le tabloïd Cesar et un autre chef des Farc auraient empoché entre 15 et 25 millions de dollars.

Le président français Nicolas Sarkozy leur aurait garanti l’asile politique : „Après une opération de chirurgie esthétique les deux bronzeront bientôt sur la Côte d’Azur.“ A l’origine de cette information : Frédéric Blassel, se référant aux milieux des services secrets et à un médiateur de l’affaire dont le nom devait rester secret.

Or, ces fameux médiateurs ne sont pas très nombreux : en Suisse il n’y en a qu’un seul: le professeur Jean-Pierre Gontard. Celui-ci avait commencé sa carrière comme délégué du CICR, tout comme d’ailleurs Frédéric Blassel. Par ailleurs, Gontard est membre du conseil d’administration de la Fondation Hirondelle, co-fondée par Frédéric Blassel (conformément à ses statuts, l’organisation aide à mettre en place des stations de radio indépendantes dans le Tiers-Monde pour „dissiper les rumeurs, attirer l’attention sur les faits, au-delà de toute propagande“). Malgré toutes ces coïncidences Frédéric Blassel s’obstine à prétendre n’avoir jamais rencontré Jean-Pierre Gontard. Celui-ci de son côté n’a jamais voulu répondre aux questions de la Weltwoche.

Dès la semaine dernière la police colombienne soupçonnait Gontard d’avoir lancé la théorie propagée par la RSR. Dimanche dernier, le ministre de la défense colombien Santos a révélé que Gontard en personne avait fin 2001 transmis aux Farc une rançon de 500’000 dollars.

A l’époque il s’agissait de libérer deux collaborateurs de Novartis, enlevés par la guérilla. Daniel Vasella a confirmé le versement de la rançon mais „à sa connaissance“ celle-ci n’aurait pas passé par les mains de Gontard. Toute une série de courriels conservés sur l’ordinateur du commandant Raul Reyes tué en mars dernier et dont des extraits nous sont parvenus contredisent ce faible démenti. Ce qui surprend surtout dans cette affaire, c’est non seulement cette remise de rançon orchestrée comme dans les meilleurs romans d’espionnage, mais surtout le ton des échanges entre le ravisseur Raul Reyes et Gontard : les deux semblent s’entendre comme de vieux amis.

L’ambassade suisse à Bogota a entre-temps préféré prendre ses distances par rapport au professeur genevois qui aurait rendu des services précieux à titre de médiateur mais n’est pas employé par le DFEA, comme le département tient à le préciser dans un communiqué. La conseillère fédérale Micheline Calmy-Rey s’est empressée de féliciter le gouvernement colombien – il y a un an encore elle mettait en garde contre toute opération militaire et appelait les deux partis au dialogue. Selon une information du DEA le président colombien a téléphoné à Calmy-Rey pour la remercier de son engagement dans cette affaire. N’oublions pas que la Suisse est un partenaire économique important. Et tout compte fait, il n’est pas tout à fait faux de dire que l’émissaire suisse a facilité la libération, même si c’était à son insu.

Traduction: Martin Rizek

Erschienen in der Weltwoche Ausgabe 28/08
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