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14.05.2008, Ausgabe 20/08

Kantons-Serie (10) / Französische Übersetzung

Genève - Le bijou de la Confédération

Genève apporte à la Suisse un rayonnement international qu'elle n'aurait, sinon, guère. La qualité de vie y est remarquable. A cela s'ajoute aussi une touche de provincialité.

Von Max Frenkel

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Version allemande / Deutsche Version

A Genève, le printemps a débuté le 19 février; dans le reste de la Suisse, le 20 mars. Depuis 1818, l'une des tâches du sautier cantonal est de guetter l'éclosion du premier bourgeon du marronnier près du bâtiment du gouvernement et, ainsi, de consigner le début officiel du printemps sur un tableau en bois dans la salle du conseil d'Etat. Si les horloges indiquent bien la même heure à Genève et à Zurich, ce n'est pas le cas des saisons. Et de deux ou trois autres choses encore…

La République et Canton de Genève, comme se dénomme officiellement cette ville-état, ne fait partie de la Suisse que depuis 1814, mais y disposait déjà de quelques alliés auparavant. S'il n'y avait, en plus des quelque cent kilomètres de frontière avec la France, un couloir terrestre de quatre kilomètres de large environ vers Vaud, ce canton constituerait une exclave suisse en pays français. Le fait que Genève ne soit pas rattachée à la France ou, plus tôt, à la Savoie, n'est pas complètement étranger à son calvinisme dans un environnement catholique. Aujourd'hui, et depuis fort longtemps, la "Rome protestante" a une population à majorité catholique. Néanmoins, les valeurs calvinistes empreignent encore la mentalité des Genevois au quotidien. Même celle des Catholiques. L'Etat se considère, cependant, comme résolument laïc.

Un petit canton au un grand rayonnement

Autant le canton est petit, autant son rayonnement international est grand. Les raisons de cette situation paradoxale remonte sans doute au calvinisme, évoqué plus haut. A cela s'ajoute encore la Croix Rouge, œuvre pionnière du patriciat genevois, dont le siège du Comité International est établi ici, et qui, au plus haut niveau, est dirigé uniquement par des citoyens suisses. Aujourd'hui encore, c'est l'organisation la plus importante de Genève et ce, pour le prestige non seulement des Genevois, mais aussi de la Suisse entière. Rien d'étonnant donc si de petites frictions surgissent de temps à autre avec l'une de nos politiciennes fédérales, à savoir notre ministre des Affaires étrangères très médiatisée. Surtout lorsqu'elle tente de monopoliser des collaborateurs du CICR dans le cadre d'apparitions publiques préparées ou de le "soutenir" par des initiatives personnelles alors que l'organisation aurait préféré suivre sa propre diplomatie (comme dans la question du nouvel emblème de la Croix-Rouge ou dans des interventions soi-disant humanitaires lors de conflits internationaux).

La réputation de la ville et la neutralité de la Suisse ont assez vite fait de Genève un lieu apprécié pour la tenue de conférences internationales (aujourd'hui, on en dénombre à peu près 8000 par année); il était donc logique que la Société des Nations d'un monde alors encore eurocentrique érige son siège à Genève. Après la Seconde Guerre mondiale, ces conditions incitèrent également les Nations Unies à y établir leur siège européen, entraînant dans leur sillage de nombreuses organisations internationales. De l'ONU à l'Organisation mondiale du mouvement scout, on en recense 512. La Suisse a conclu des accords de siège avec 19 d'entre elles, qui leur assurent un droit d'exterritorialité et l'exonération fiscale. Genève est devenue ainsi l'une des villes les plus internationales du monde, plus encore que New York, qui est avant tout une métropole américaine. Cependant, la concurrence entre les villes s'étant intensifiée, sa croissance devrait considérablement ralentir à l'avenir.

Un peu moins admirable - bien sûr, il s'agit d'une question de sensibilité: les ONG et la gauche applaudissent) - la propension des autorités politiques de la ville et du canton de soumettre à leur propre censure les événements du monde, bien que cela semblerait appartenir aux prérogatives de la Confédération. A cet égard, Genève n'est pas un cas isolé parmi les cantons et les villes, mais elle est particulièrement active. C'est ainsi que de multiples conseils (cela semble d'ailleurs être encore plus le fait de la ville que du canton) lancent avec zèle des résolutions et des appels sur des sujets tels que le génocide des Arméniens, la guerre en Irak, les événements du Proche-Orient, etc.

Comme toute médaille, l'internationalité a deux faces. D'un côté se développe une bureaucratie globale et peu efficace, plutôt déconnectée de la vie des citoyens de la ville, mais qui pèse lourd en termes d'infrastructures et ne contribue aucunement aux recettes fiscales. D'un autre côté, le rayonnement international déjà évoqué revalorise l'image de la Suisse. L'économie de Genève profite également de sa clientèle internationale; de nombreuses sociétés étrangères s'installent à proximité de centres de décision importants pour elles ou, par exemple, près de pôles tels que le CERN.

Ce qui frappe l'observateur, c'est la répartition sociale, assez imperméable, de la population genevoise. Il y a les Genevois "ordinaires", qui font le quotidien et regroupent des résidents, des travailleurs frontaliers ainsi que les très nombreux demandeurs d'asile. Les résidents, surtout, vivent mal l'internationalité de Genève; ils sont d'ailleurs si critiques envers les "internationaux" qu'un jour, le secrétaire d'Etat Franz Blankart a proposé dans un rapport interne "tongue in cheek" de son département d'imaginer une méthode de psychanalyse collective afin de traiter ce problème. Le "patriciat", la classe des Genevois établis depuis longtemps tels que les Pictet, de la Rive, de Saussure, Mirabaud, Duboule, etc., a peu de contacts avec ces deux groupes. On reste entre soi et On se considère comme le support naturel de la République; à l'instar de la bonne société bâloise ou bernoise, ces gens sont discrets, leur langage est châtié et ils s'engagent non seulement auprès des banques privées, mais aussi dans des activités civiques. Vivant eux aussi en cercle fermé, les "internationaux" et les "oligarques" n'ont qu'un accès superficiel avec ce monde.

Un phénomène relativement nouveau est l'affluence d'Arabes et d'Européens de l'Est très fortunés. Ils sont encore moins en connexion avec la vie quotidienne genevoise que les "internationaux". Ils stimulent le marché des articles de luxe, mais aussi de l'immobilier haut de gamme, entraînant une flambée des prix de location et de vente, bientôt inabordables pour les Genevois.

En comparaison des centres alémaniques, Genève est plutôt un canton d'individualistes, de professions libérales et de petites entreprises. Ce qui est frappant, c'est que ce centre des affaires de banque privée (3/4 des emplois des banques privées suisses se trouvent à Genève) n'ait pas donné naissance à une grande banque, échappant du même coup à la folie des grandeurs propre à cette catégorie d'établissements. De nombreuses sociétés établies sur les bords du Léman ont donc leur siège central en Suisse alémanique. Des dirigeants romands d'entreprises suisses allemandes (Marc Moret, Philippe de Weck) m'ont confié que cela s'expliquait notamment par le faible attrait de l'enseignement en économie pour les étudiants romands.

Peu de sympathie pour Vaud
La qualité des relations de la République avec les autres cantons est contrastée. Elle partage certes quatre kilomètres de frontière commune avec Vaud, beaucoup plus vaste qu'elle, mais ressent peu de sympathie à son égard. Lorsqu'un ancien conseiller d'Etat vaudois, non réélu pour un nouveau mandat, voulut sanctionner son canton à travers deux initiatives de fusion avec Genève, presque personne ne fut surpris, en 2002, du rejet de cette idée à une imposante majorité. Les Genevois éprouvent plus de sympathie pour le Valais que pour Vaud, auquel ils reprochent d'être un lieu d'évasion fiscale pour les riches et qui, aux yeux des élégants citadins, semble bien fruste. En 1989, lors d'une conférence de presse du "Mouvement Genève Libre", aujourd'hui disparu, je fis remarquer que les Suisses allemands n'étaient pas les seuls à représenter la Suisse lors des réunions de ministres des pays voisins, mais que, par exemple, le conseiller fédéral Jean-Pascal Delamuraz le faisait également. On me répondit que Delamuraz, en tant que Vaudois, provenait d'une "lignée suisse alémanique francophone".

A cette époque, les pointes à l'encontre de la Suisse alémanique et, notamment de Zurich, fusaient à Genève. Elles s'inscrivaient dans le discours dogmatique de Jacques Pilet, qui dominait alors les médias du bord du Léman (ou du "lac de… Genève", pour les germanophones). Le rejet en 2001 par tous les cantons, même francophones, de l'initiative d'adhésion à l'UE fut ressenti comme une terrible défaite par la presse romande, presque fondamentaliste à force d'euphorie pro-européenne. Aujourd'hui, Genève entretient des rapports plus détendus avec la Suisse alémanique. Et ce, même si l'arrogance zurichoise, qui considère que son propre point de vue est valable pour toute la Suisse entière provoque parfois des grincements de dents. Mais cela est le cas pour 25 des 26 cantons.

On n'entend plus parler à Genève d'une volonté de quitter la Suisse (cette idée n'a d'ailleurs jamais vraiment trouvé d'écho, hormis auprès de quelques sectaires) et de se rattacher à la France, ni de constituer une sorte d'état libre. A l'heure actuelle, comme presque partout, la population est préoccupée par les problèmes liés à l'afflux de demandeurs d'asile, authentiques ou supposés. Certes, Genève reste fière de sa pratique soi-disant plus "libérale" que celle de la Suisse alémanique à l'égard de ce phénomène. Mais la population se sent désécurisée par le fait que maintenant, cet afflux ne se limite plus aux seuls pays francophones, mais s'étend de plus en plus aux Balkans.

Endettement record
Tout compte fait, la Confédération tire également profit de Genève sur le plan financier (si l'on raisonne correctement, en partant du principe que les subsides fédéraux versés aux institutions internationales relèvent de la Confédération et non des cantons). Après Zurich, c'est le deuxième canton contribuable. Mais cette apparente richesse est quelque peu trompeuse. Comme à Bâle-Ville, en comparaison intercantonale, les ménages genevois ne peuvent plus dépenser grand chose une fois les loyers, les primes d'assurance-maladie et les impôts payés: ces charges grèvent leur budget plus que pour la moyenne suisse. En outre, "grâce" à une politique de dépenses moins rigoureuse, Genève est en tête des cantons suisses en matière d'endettement, et cette tendance est à la hausse. Par habitant, la ville-état dépense près du double du canton d'Argovie. Quand Micheline Calmy-Rey s'est portée candidate au Conseil fédéral en 2002, elle s'est vantée de ses succès en matière d'économie comme ministre genevoise des finances. Mais il s'agissait en fait d'un mirage, que les parlementaires fédéraux genevois n'ont révéle qu'après l'élection.

Revenons à Madame Calmy-Rey: elle, qui est surnommée Cruella à Genève, du nom d'un personnage de dessins animés et en raison de son rire caractéristique, peut compter sur une certaine sympathie dans son canton. Mais elle est beaucoup plus populaire dans le reste de la Suisse. Quand elle était conseillère d'Etat, elle a dû faire preuve de plus de retenue qu'à présent sur la scène bernoise. La différence est encore plus manifeste avec Jean Ziegler, "clown politique" dont la nomination comme conseiller à la commission de l'ONU pour les droits de l'homme a été accueillie par bon nombre de hochements de tête désapprobateurs en Suisse.

Autre raison des dépenses élevées de Genève, le gigantisme de son appareil administratif. Par rapport au nombre d'habitants, c'est le plus important de Suisse; il est deux fois supérieur à la moyenne suisse. Une cause est, évidemment, son statut particulier de ville-état. Mais un facteur essentiel sont les nombreux doublons entre le canton et la ville de Genève. Le projet déjà relativement bien avancé d'une nouvelle constitution cantonale devrait y remédier. On est impatient de connaître la suite, en se gardant toutefois de trop grandes attentes. En effet, les syndicats publics, y compris celui de la Police, exercent une poigne de fer à l'égard des politiques.

L'idée très répandue en Suisse alémanique selon laquelle le canton et la ville de Genève auraient une superficie à peu près équivalente est erronée. Outre la ville, le canton compte encore 44 autres communes de 401 habitants (Gy) à 31 824 habitants (Vernier). Une autre idée fausse est que Genève, c'est surtout de l'asphalte. 45,7% du territoire cantonal est constitué de surfaces agricoles, auxquelles s'ajoutent encore 27,2% de terrains non-constructibles (lac inclus). Ce que peu de gens savent, c'est que Genève, avec 1281 hectares ou 23% du territoire cantonal, est la troisième région viticole du Pays, après le Valais et Vaud.

Une politique ambivalente
A Genève, même si elle n'est pas très efficace, la politique a le mérite d'être animée. En raison du caractère rural d'une grande partie du canton, le Grand Conseil dispose d'une majorité bourgeoise (23 Libéraux, 12 Radicaux, 12 Démocrates-chrétiens, 11 UDC et 9 Mouvement des citoyens genevois, un groupement populiste de droite). A ces 67 élus plus ou moins bourgeois s'opposent 33 élus de gauche (17 Socialistes et 16 Verts). Au gouvernement, en revanche, le rapport est inverse. Il s'agit d'un cas unique en Suisse, avec une "majorité absolue" d'un tiers obtenue au premier tour de scrutin: 4 élus de gauche et 3 du camp bourgeois. Globalement, il en résulte une démarche plus étatique que bourgeoise-libérale, comme en attestent aussi les chiffres de budget précédemment évoqués. A niveau de la ville, la répartition des partis penche nettement en faveur de la gauche: à 42 élus de gauche s'opposent 38 élus bourgeois au Conseil municipal; le Conseil administratif compte 4 élus de gauche et 1 bourgeois. Au Conseil national, les 11 mandats se répartissent à peu près également entre la droite (6) et la gauche (5); au Conseil des Etats, les deux sièges sont occupés par la Gauche. Il n'existe plus de presse véritablement politique à Genève; les milieux politiques prêtent cependant une attention particulière au débat quotidien "Genève à chaud", une émission de 30 minutes de la chaîne de télévision "Léman Bleu".

Les relations humaines au niveau du gouvernement cantonal sont aujourd'hui relativement harmonieuses. Elles sont en tout cas meilleures que sous le régime bourgeois "monocolore" de 1993 à 1997, dont les membres se bloquaient mutuellement dans de vains combats de coq et qui fut une expérience observée par toute la Suisse. Selon l'analyse de Martine Brunschwig Graf, conseillère nationale libérale et ancien membre du Conseil d'Etat.

*

A Genève, il fait bon vivre si l'on en a les moyens. Une étude du cabinet international Mercer Human Resource Consulting classe la ville au deuxième rang mondial en ce qui concerne la qualité de vie (juste derrière Zurich). On y trouve tout ce dont on a besoin et tout ce qu'on peut souhaiter: de son somptueux paysage chargé d'histoire à son accès rapide au monde entier depuis l'aéroport de Cointrin ou la proximité de Paris (trois heures et demie en TGV). Son offre culturelle est importante, même si de mauvaises langues prétendent que les théâtres de Lausanne, par ailleurs proches, auraient supplanté ceux de Genève, dominés par les syndicats. Les transports publics y sont bons, les cafés et bistrots ont du style et ne sont pas encore relégués à l'arrière-plan par les snacks kebab et les pizzerias. Sans oublier qu'à Genève, le printemps est le plus long du monde.

Erschienen in der Weltwoche Ausgabe 20/08
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